Pourquoi le ciel est bleu… ou pas (1/2)

Après le (corps) noir qui n’est pas franchement noir, voici l’histoire du bleu qui ne l’est pas pour tout le monde. Et si ce que j’appelle “bleu” c’était ce que les autres appellent “orange” ou “vert”? Cette question qui titille les enfants, les scientifiques se la posent très sérieusement. Avec en toile de fond la vieille querelle entre les innéistes -pour qui le sens des couleurs est universel- et les relativistes, convaincus que les couleurs sont des constructions culturelles. Pour les premiers, le langage  reflète simplement nos perceptions sensorielles alors que pour les seconds, c’est le langage qui au contraire influence nos perceptions visuelles. Je vous propose de commencer par explorer cet aspect passionnant du débat…

Part 1: comment le langage façonne notre perception des couleurs.

Aussi curieux que ça puisse paraître, le peuple des Himba, en Namibie, n’a que cinq couleurs de base, là où nous en avons une douzaine. Regardez cette vidéo extraordinaire de la BBC que j’ai découvert dans l’épisode de Podcast Science sur le langage [PS de janvier 2013: il semble malheureusement que la vidéo ait été retiré de YouTube]

https://www.youtube.com/watch?v=jlOv-uFDnb8

Pour les Himba le ciel est noir, l’eau est blanche et le même mot désigne le bleu et le vert clair. Le reportage montre bien comment cette différence de vocabulaire joue sur leur perception des couleurs: ils ont par exemple beaucoup de mal à pointer l’intrus dans ce cercle de pastilles vertes, alors que la pastille bleue saute à nos yeux d’Occidentaux:

Les Himba ont beaucoup de mal à distinguer l’intrus (bleu) dans cette palette de pastilles vertes.

Avant de vous moquer des Himba, essayez de faire le même test avec ces nuances de vert:

A gauche du pointillé, la couleur que les Coréens appellent “yeondu” et à droite “chorok”. Pouvez-vous aussi facilement qu’eux trouver l’intrus dans le cercle?

Pas évident n’est-ce pas? Cet exercice ne pose pourtant aucun problème aux Coréens, dont la langue distingue le vert (chorok) du vert-jaune (yeondu). Idem pour les nuances de bleu que les Russes distinguent très facilement, selon qu’elles appartiennent à ce qu’ils appellent la couleur goluboï (bleu clair) ou sinii (bleu foncé). Il semble qu’on accorde plus volontiers son attention aux nuances des teintes lorsque celles-ci ont été clairement baptisées. Dans le fond, c’est un phénomène psychologique assez banal et bien compris du marketing: pour exister, un concept a d’abord besoin d’un nom qui sonne bien, et un nouveau nom sur un vieux concept peut parfois suffire à lui donner une seconde vie (la gouvernance, le sociétal, la résilience, le low-cost etc.) En santé publique, l’incidence d’une maladie explose une fois qu’on lui a donné un nom et le syndrôme de déficit de l’attention -ADD- en est un bel exemple aux Etats-Unis!.

L’effet de catégorie de notre oeil droit

Le temps de réaction à ce type de test mesure ce que les scientifiques appellent “l’effet de catégorie”: on est plus rapide à distinguer des teintes lorsqu’elles portent des noms différents que lorsqu’elles sont tout aussi différentes (sur une échelle objective) mais de la même catégorie de couleur. Pour vérifier que c’est bien le nom de la couleur qui influe sur la vitesse de discrimination, les chercheurs ont distrait les sujets durant ces expériences avec une tâche verbale parasite (un calcul mental par exemple):

Temps de réaction des anglophones (à gauche) et des russophones (à droite) selon que les teintes à discriminer ont le même nom de couleur (“within categories”, barres blanches) ou pas (“cross categories, barres grises), selon que l’expérience est faite sans interférence (“none”), avec une tâche parasite non verbale (“spatial”) ou verbale (“verbal”).

Une telle distraction augmente bien sûr le temps de réaction de tous les sujets, mais il fait surtout disparaître cet effet de catégories alors qu’une tâche parasite non verbal n’a pas cet effet (l’article détaillé est ici).

Une conséquence amusante de cet effet de catégorie est qu’il est plus marqué pour un oeil que pour l’autre. En effet, la zone dédiée au langage est logée dans l’hémisphère gauche de notre cerveau, or notre champ visuel droit est directement raccordé à cet hémisphère gauche. Selon qu’on masque un oeil ou l’autre dans l’expérience de discrimination visuelle on obtient des temps de réaction très différents:

Mesure des temps de réaction selon que les teintes ont le même nom (within category) ou pas (between category)
Graphe de gauche: en l’absence de tâche parasite le champ visuel droit (RVF) est plus sensible à l’influence du nom des couleurs que le gauche (LVF).
Graphe de droite: l’asymétrie disparaît (et s’inverse même) lorsque le sujet est distrait par une tâche verbale parasite.

Grâce à ces expériences (qui sont toutes récentes, elles datent de 2006!) il est maintenant admis que notre perception des couleurs est effectivement biaisée par les particularités de notre vocabulaire. Benjamin Whorf, le père du relativisme linguistique, avait donc raison d’écrire que “nous disséquons la nature suivant des lignes tracées d’avance par nos langues maternelles”.  L’influence du langage sur nos perceptions de la réalité a depuis été mise en évidence dans d’autres domaines que celui des couleurs. Je ne parle pas des Eskimos, censés avoir une centaine de mots pour décrire la neige: cette histoire illustre surtout  à quel point certaines idées fausses ont la vie dure (je vous renvoie à l’article de Wikipedia si vous êtes vous aussi victime de ce hoax). Non, je pense à une expérience de discrimination visuelle très similaire à celle des couleurs, mais portant sur des silhouettes d’animaux, chats ou chiens (l’article source est ici): même effet de catégories -on distingue plus vite un chat d’un chien que deux chiens différents- même différence entre champ visuel droit et gauche et même sensibilité aux tâches parasites verbales.

Même expérience de discrimination visuelle (à droite) entre des silhouettes d’animaux (en haut): on observe le même effet de catégories qu’avec les couleurs (à gauche): plus marqué dans le champ visuel droit (RVF) que dans le gauche (LVF) et qui disparaît si le sujet est distrait par une tâche verbale parasite (cliquez pour agrandir).

L’inné n’a pas dit son dernier mot!

A ce stade, les partisans de la thèse relativiste marquent un point. Les innéistes furent bien obligés d’admettre que le vocabulaire des couleurs influe sur leur perception. Mais ils pointent aussi le fait que ce biais n’affecte que la moitié du cerveau et pas l’autre. Comme souvent en matière de mécanismes cérébraux il n’y aurait donc non pas un mais deux processus de discrimination des couleurs -un par hémisphère cérébral- et seul celui de gauche serait soumis à l’influence du langage. Le conflit entre ces deux processus pourrait expliquer l’allongement du temps de réaction lorsque les deux teintes à distinguer portent le même nom. Pour les innéistes, Whorf n’aurait donc qu’à moitié raison. L’argument me semble fragile, car à moins d’être “split-brain” (c’est-à-dire d’avoir les deux hémisphères complètement séparés suite à une opération chirurgicale), on n’échappe jamais à l’influence de son cerveau gauche…

Ce second processus de discrimination des couleurs dans l’hémisphère droit a aussi relancé le débat inné/acquis. La chercheuse anglaise Anna Franklin pense en effet avoir mis en évidence le même effet de catégorie dans le champ visuel gauche (=hémisphère droit) des tout-petits n’ayant pas encore acquis le vocabulaire des couleurs. L’inverse, en somme, de ce qui se passe après l’acquisition du langage:

Graphe gauche: on observe un effet de catégorie dans le champ visuel gauche (LVF) pour les petits ne connaissant pas les mots bleu et vert.
Graphe de droite: cet effet s’observe au contraire dans le champ visuel droit (RVF) chez ceux qui ont appris ces mots (Namers).

Ces résultats sont cependant controversés (dans cet article par exemple) car d’autres expériences similaires ont peu ou mal reproduit le phénomène. Par ailleurs, s’il s’agissait d’une catégorisation “innée” des couleurs on devrait l’observer chez nos cousins primates, ce qu’aucune expérience n’a pour l’instant mis en évidence. Ensuite on comprend mal pourquoi on ne trouve plus trace de cet effet de catégorie dans l’hémisphère droit, une fois le langage acquis. Enfin, l’hypothèse d’une telle catégorisation innée cadre mal avec la difficulté qu’éprouvent tous les enfants du monde pour apprendre le vocabulaire des couleurs, quelque soit leur langue. Bon, vous l’aurez compris, j’ai un petit faible pour la thèse relativiste! Mais la discussion continue et dans le prochain billet (ici) je vous parlerai plus globalement des différents systèmes de couleurs dans le monde et de leurs origines controversées là aussi, entre inné et acquis!

Sources: 
Je vous propose simplement deux revues synthétique, une pour chaque camp pour rester équilibré:
Regier&Kay:  Language, thought and color: Whorf was half right (2009, en pdf), excellente synthèse des positions innéistes
Roberson&Hanley: Relatively speaking, and account of the relationship between language and thought in the color domain (2008, en pdf) pour avoir la réponse relativiste.

Billets connexes: 
T’oublies or not to be sur d’autres processus d’apprentissage qui passent par une phase d’oubli…

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