La morale, un talent de société*

Enfin une mesure qui fait presque l’unanimité! L’idée d’introduire des cours de morale à l’école, émise par le Ministre de l’Education en avril dernier, recueille les suffrages de neuf Français sur dix. Un tel plébiscite est révélateur de l’exaspération croissante de l’opinion publique vis-à-vis des actes d’incivilité. L’intention de Vincent Peillon est louable, mais est-ce vraiment le sens de la morale qui fait défaut à nos d’jeuns?

Universel sentiment d’injustice

L’école est bien sûr un lieu propice pour réfléchir à des questions d’éthique un peu délicates, le droit à mourir, la procréation pour le compte d’autrui etc. Mais si l’on s’en tient aux grands principes, rien n’est plus universel que le sens moral chez tous les êtres humains. Ou plus exactement le sens de l’équité.

Tout commence par  “C’est pas juste, lui il a eu droit à ça et pas moi!” qu’on entend à longueur de journée dans les cours de récré, dès la maternelle. S’il y a bien une chose que les enfants ne supportent pas dès leur plus jeune âge, c’est le sentiment d’être “moins bien traité” qu’un autre. Plus étonnant: les chiens aussi détestent ce genre d’injustice. Des chercheurs ont aligné des chiens et les ont récompensés l’un après l’autre chaque fois qu’ils donnaient la patte. Puis ils ont délibérément ignoré certains d’entre eux pour voir comment ils réagiraient au tour suivant. Cela n’a pas manqué: les chiens traités “injustement” n’ont plus donné la patte par la suite et se sont désintéressés de l’exercice.

Même phénomène avec les singes. Deux primates dans des cages voisines sont dressés pour faire un exercice très simple. S’ils réussissent, ils gagnent un grain de raisin. Tout va bien. Si la récompense est un concombre, c’est moins bon mais ça va aussi à condition que les deux singes soient traités pareil.  Par contre si on en récompense un avec un grain de raisin et l’autre avec un vulgaire concombre, celui-ci devient fou furieux!

La psychologie expérimentale au service de la philo

© Max Planck Institute for Evolutionary Anthropology

Bon, mais direz-vous, la morale ne consiste pas seulement à exiger d’être traité aussi bien que les autres, ça c’est juste défendre son intérêt bien compris. Agir moralement demande aussi qu’on sache sacrifier une partie de ce qu’on reçoit pour éviter que l’autre ne se sente lésé. Plusieurs expériences (sur le thème de ce que les économistes ont baptisé le jeu de l’ultimatum) montrent que nous sommes bien plus moraux que ce qu’exigerait la stricte rationalité économique. Cet altruisme est-il culturel ou inné?

En 2011 une expérience a montré que dès l’âge de trois ans, un enfant partage volontiers une récompense de façon équitable avec un camarade, si celui-ci l’a aidé à l’obtenir. En revanche, il garde toute sa récompense si l’autre n’a pas collaboré avec lui.

Ce sens de la justice serait-il le propre de l’homme? Il a fallu attendre l’an dernier avant de trouver un protocole expérimental adapté à la fois aux enfants et aux chimpanzés pour pouvoir à cette question qui taraudait Aristote.

En vidéo ça donne ça:

Résultat: les chimpanzés se montrent aussi équitables dans leurs choix que les enfants. Trois fois sur quatre ils sacrifient volontairement une partie de leurs gains au profit d’un partage équitable. Et comme les enfants, ils se montrent particulièrement énervés lorsque, placés en situation de receveur, ils ne reçoivent qu’une portion congrue…

Pour une fois, la psychologie expérimentale permet de répondre à une question philosophique: le sens de la morale semble bel et bien inné! Il semble résulter de la conjonction de deux compétences sociales:

  • grâce à notre socialité hiérarchique nous savons nous comparer aux autres membres du clan et nous connaissons nos “droits”. Les chiens et les singes -qui sont également câblés pour une vie sociale hiérarchisée- manifestent comme nous du mécontentement s’ils ne se sentent pas traités équitablement.

  • grâce à notre capacité à imaginer ce que l’autre peut ressentir (ce que l’on appelle la théorie de l’esprit) nous sommes inclins à donner aux autres autant qu’ils le méritent. Nous partageons cette “pulsion civique” avec les singes et probablement -ça reste à vérifier- avec les dauphins, certains oiseaux et même les éléphants qui sont eux aussi dotés de la théorie de l’esprit.

L’immoralité, un phénomène social?

Mais alors, à quoi bon enseigner la morale à nos chères têtes blondes si ça devrait leur être aussi naturel que respirer, boire ou manger? Et surtout comment expliquer qu’il y ait autant d’incivilités si tout le monde possède la même conscience morale?

C’est que le comportement moral repose, explique Nicolas Baumard dans un très bon article sur ce sujet, non pas sur le sens du sacrifice pour son groupe, mais sur la notion d’équité.

il n’y a pas d’un côté de “bons enfants” et de l’autre des “sauvageons”, pour reprendre le mot de l’ancien Ministre de l’Education, Jean-Pierre Chevènement. Il y a plus probablement d’un côté des individus qui bénéficient des institutions (des “insiders”) et qui ont le sentiment qu’elles sont justes, et de l’autre des individus qui n’en bénéficient pas ou peu (des “outsiders”), et qui ont le sentiment que la société de ne les traite pas équitablement.

Un comportement immoral ou incivique s’expliquerait selon lui, non par un manque de morale, mais par le sentiment d’être soi-même traité de façon inéquitable ou bien -cela revient au même- que les autres dérogent au règles en toute impunité. Voici deux expériences sociales à l’appui de cette idée.

Première illustration par l’expérimentation: Dan Ariely a réuni dans une salle une cinquantaine de volontaires auxquels on demandait de résoudre un maximum d’exercices en laps de temps trop court pour tous les traiter. A la fin du temps imparti, les volontaires déclaraient combien d’exercices ils avaient fait et on les payait sans vérifier s’ils disaient ou non la vérité. On constata par rapport à un groupe de contrôle, que tout le monde trichait un petit peu. Puis on introduisit un complice dans l’assistance, qui se leva au bout de quelques secondes déclara avoir tout terminé. Il y avait là tricherie manifeste, mais on le paya et il s’en alla. L’objectif caché était de mesurer l’effet de ce mauvais exemple sur l’honnêteté des autres participants:

Effectivement on observa une spectaculaire augmentation du niveau général de tricherie, lorsque celle-ci est patente au sein de son propre groupe social. Mais -phénomène plus intéressant- lorsque le tricheur appartient à un groupe social rival, sa conduite incite au contraire à plus de rectitude de la part des autres!

Deuxième illustration, dans la vraie vie cette fois. Les diplomates des Nations Unies avaient jusque vers le milieu des années 2000 le droit de stationner n’importe où dans Manhattan sans payer d’amende. Des chercheurs américains sans doute jaloux de ce privilège fabuleux se sont amusés à éplucher leurs 150 000 amendes accumulées entre 1995 et 2005 pour déterminer quelles nationalités en profitaient et lesquelles respectaient la loi malgré leur immunité. On découvrit ainsi que les scandinaves et les anglo-saxons étaient les champions du civisme et que les ressortissants des nations championnes de la corruption grugeaient comme des fous. Bref, le degré de civisme de leur pays d’origine déterminait en grande partie le comportement des diplomates.

Bienvenue au pays de la défiance collective

Mais la France n’est pas un pays spécialement corrompu direz-vous! Comment expliquer cette impression d’incivilité croissante autour de nous? La réponse se trouve peut-être dans un excellent bouquin, “La France, société de la défiance” écrite par Yann Algan et deux de mes économistes favoris Cahuc et Zylberberg. Selon le World Values Survey, les Français sont parmi les peuples les plus méfiants les uns vis-à-vis des autres: en 2007 22% seulement déclarent faire confiance aux autres, au 58eme rang des 97 nationalités sondées, loin derrière les Etats-Unis et la plupart de nos voisins européens.

Pour les auteurs, ce délabrement du sentiment collectif s’explique par la conviction qu’on ne réussit socialement qu’en contournant les règles officielles: selon le European Social Survey 2002-2009, 52% des Français estiment qu’on ne peut arriver au sommet sans être corrompu (contre 20% en Angleterre, aux EU ou en Norvège), près de deux Français sur trois disent se méfier de la justice, un des taux parmi les plus élevés d’Europe; 71% des Français disent avoir une faible confiance dans le parlement, contre 58% de moyenne en Europe. “La passion française pour l’égalité” si bien décrite par Tocqueville reflèterait moins notre idéal de générosité qu’un soupçon systématique vis-à-vis de toute forme de réussite. Comme le disent les auteurs, “en France on n’aime pas les riches parce qu’on considère plus souvent qu’ailleurs qu’ils le sont non grâce à leur talent ou à leur travail, mais bien grâce à leurs connivences, le plus souvent liées à leur origine sociale.” Le livre épluche en détail les particularismes français qui donnent du grain à moudre à ce cynisme général: nos 500 niches fiscales, nos centaines de régimes spéciaux de retraite, des systèmes qui encouragent passe-droits, corporatisme et clientélisme, notre modèle éducatif qui alimente la reproduction sociale, etc. Bref tout ce qui donne l’image d’une nation récompensant la hiérarchie et le statut, plutôt que la coopération entre personnes de bonne volonté.

Montrer l’exemple…

Comment faire pour diminuer ce sentiment de défiance? Les auteurs suggèrent de réformer en profondeur nos institutions, pour les rendre exemplaires. Mais en attendant, la meilleure manière d’inciter au civisme consiste sans doute à mettre en avant l’exemplarité de l’immense majorité des concitoyens. Dans une chambre d’hôtel par exemple, un message indiquant que la plupart des clients de cette chambre ont choisi de réutiliser leurs serviettes (plutôt que de les faire laver quotidiennement) est 33% plus efficace qu’en appeler aux bons sentiments. L‘Etat du Minnesota a vérifié qu’on réduit la fraude fiscale en expliquant que l’immense majorité des contribuables sont honnêtes dans leur déclaration de revenu, plutôt que de leur servir l’argumentaire habituel sur les services publics financés par l’impôt.

Pour gagner en civisme, il faut donc retrouver la confiance dans nos propres citoyens, nos institutions, notre société. L’ennemi du civisme n’est pas le manque de moralité, mais le soupçon systématique. Alors plutôt que d’enseigner aux enfants une morale qu’il connaissent d’instinct, conclut Nicolas Baumard, l’école serait bien inspirée de “promouvoir une société fondée sur la confiance et la justice, où chacun a le sentiment que les autres font leur devoir et que les bénéfices sont répartis également.” Elle constitue un lieu idéal pour retisser un lien de confiance des enfants entre eux, envers les citoyens et envers nos institutions.

Joli programme, surtout que des chercheurs en sciences sociales comme John Helliwell ont montré qu’une société où règne la confiance est aussi une société plus heureuse. On devine facilement si une personne est heureuse dans la vie en lui demandant si elle croit qu’on lui rapporterait son portefeuille au cas où elle l’aurait égaré; plus facilement en tous cas qu’en l’interrogeant sur son niveau de salaire ou sa catégorie socio-professionnelle. Evidemment corrélation n’est pas causalité, mais si l’on peut rendre notre société à la fois plus civique et plus heureuse rien qu’en apaisant les relations sociales, ça vaut la peine d’essayer!

Sources
* Citation de Rémy de Gourmont
Nicolas Beaumard, Faut-il de la morale à l’école? Cerveau&Psycho N°58
Algan, Cahuc et Zylberberg La fabrique de la défiance
Proctor, de Waal et al.: Chimpanzees play the ultimate game (pdf, PNAS 2013)
Helliwell, Trust and Well-being (pdf, NBER 2010)
(Les autres références des articles de recherche sont indiqués en hyperliens dans le texte)

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