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Pour les ensembles infinis, le tout est aussi grand qu’une de ses parties
Ce qui est vrai pour les sac de billes ne l’est pas pour les collections infinies d’objets. Comparons le sac des nombres entiers (0,1,2,3 etc) avec celui de tous les nombres entiers pairs (0,2,4,6 etc). Si l’on applique le raisonnement ci-dessus, l’ensemble des nombres entiers contient les nombres pairs, ergo il est plus grand… En fait les choses ne sont pas aussi simples quand on traite des ensembles infinis: pour savoir si deux ensembles infinis ont la même « taille », on regarde si on peut faire correspondre chaque élément de l’un avec un et un seul élément de l’autre (ce type de correspondance terme à terme s’appelle une bijection). Or on peut parfaitement faire correspondre chaque nombre entier avec un nombre pair et vice versa: il suffit d’associer chaque nombre entier n avec son double 2n (qui est pair). Donc il y a autant de nombres pairs que de nombres entiers! Bienvenue dans les mystères de l’infini où le tout peut être exactement aussi grand qu’une de ses parties. Cette drôle de propriété signe d’ailleurs l’infinitude de l’ensemble (enfin, là je spécule…).
En raisonnant de la sorte on montre que l’ensemble des entiers (
de son petit nom: 0,1,2,3…) est de la même « taille » que tous ses sous-ensembles infinis: il y autant d’entiers que de nombres pairs (on l’a vu), de nombres premiers (divisibles seulement par 1 et par eux-mêmes comme 1,3,5,7,11,13,17,19…), de carrés parfaits (1, 4, 9, 16…). L’hôtel de Hilbert qui possèderait une infinité de chambres toutes occupées, pourrait toujours accueillir des hordes de bus contenant chacun une infinité dénombrable de clients. Il suffirait de transférer chaque occupant d’une chambre n vers une autre chambre (de numéro 2n par exemple si l’on veut doubler la capacité de l’hôtel) et de loger les nouveaux arrivants dans l’infinité de chambres ainsi libérées.
Et de la même manière,
a la même taille que des ensembles plus grands, par exemple l’ensemble
des « entiers relatifs » (les nombres entiers positifs et négatifs:-5,-4,-3,-2,-1,0,1,2,3 etc.) [Lecteurs non matheux: sautez les paragraphes en italiques comme ci-dessous, pour vous éviter les maux de tête…]
Rationnels et irrationnels: si proches et pourtant si différents...
Plus étonnant encore, il y a autant de fractions rationnelles (rapport entre deux nombres entiers relatifs) que d’entiers naturels!
Ces ensembles qui ont la même taille que
sont dits « dénombrables ». Le terme est un peu trompeur car il laisse imaginer qu’on peut toujours les compter sur un intervalle donné. Or quelque soit l’intervalle que vous choisissez (s’il ne se réduit pas à un point) vous y trouvez une infinité de fractions: on dit que l’ensemble des fractions noté
, est « dense » dans l’ensemble des nombres réels
.
Alors tous les ensembles sont-ils dénombrables? Eh non, ce serait trop simple! L’ensemble des nombres réels
(tous les nombres, y compris les irrationnels qui comme √2 ne peuvent pas s’écrire comme des fractions). Bien qu’étant de la même taille que l’intervalle ]0,1[,
n’est pas dénombrable, ainsi que l’a découvert Cantor, l’inventeur de la théorie des ensembles.
Cette fonction « projette » tous les nombres réels entre O et 1…
uij est la jième décimale du nombre rationnel ui.
Récapitulons:
est à la fois dense dans
et de tous les ensembles dénombrables est appelée ℵ0.
et celle de Pour mesurer
, on représente chaque fraction par un point un dans l’intervalle ]0,1[. Définissons autour de ce point un petit intervalle, de longueur décroissante:Pour u1, on choisit un intervalle de taille 0,1
pour u2, l’intervalle 0,01
pour u3, l’intervalle 0,001
etc.
La taille de
sera au plus égale à la somme des intervalles de tous les un, donc vaut au plus 0,111111 etc. On aurait pu commencer par un intervalle de 0,001 pour u1 et la taille de
aurait été majorée par 0,001111: la mesure de
peut donc être rendue aussi petite que l’on veut et vaut donc 0!L’une des grandes questions encore mal résolue est de savoir si
est le plus petit ensemble non dénombrable ou s’il existe d’autres ensembles de taille intermédiaire entre
et
. Autrement dit existe-t-il des infinis de taille ℵ0,5? Cantor émit l’hypothèse que non mais l’on a démontré en 1963 que cette question était en fait indécidable, à moins d’admettre même en admettant un axiome supplémentaire (l’axiome du choix) pour que ce type d’infini existe. Indécidable, c’est à dire qu’on ne pourra démontrer ni que c’est vrai ni que c’est faux: c’est bizarre mais c’est comme ça!
D’un autre côté existe-t-il des infinis plus grands que
? Oui bien sûr, plein!!! L’ensemble des parties de
, ou plus simplement l’ensemble des fonctions de
dans
.
{0,1} qui ne prennent comme valeurs que 0 et 1. Supposons qu’il y ait autant de telles fonctions f que de réels dans ]0,1[. A chaque réel x de ]0,1[, on peut faire correspondre une unique fonction fx de F et vice versa. On procède comme pour la diagonale de Cantor: construisons la fonction g telle que : g(x) = 1 si fx(x) = 0 et g(x) = 0 si fx(x) = 1. g est bien une fonction de F prenant comme valeurs 0 et 1 et pourtant g ne coincide avec aucune des fonctions fx puisque pour chaque valeur x, fx(x)≠g(x) ce qui est contradictoire avec l’hypothèse d’une bijection entre F et ]0,1[… Le nombre de fonctions de F est donc supérieur au nombre de réels contenus dans ]0,1[, donc au nombre de réels de
Par contre, n’allez pas croire que,
étant semblable à une droite, une surface infinie (
x
) ou même l’espace infini (
3) soient de tailles différentes de
, pas du tout! De la même manière que l’on a montré ci-dessus l’équivalence entre
et
(qui s’écrit
x
), on peut construire des courbes infiniment tarabiscotées (qui ressemblent d’ailleurs furieusement à des fractales) correpondant à une surface ou à un volume. Je vous laisse découvrir ça là par exemple…
De manière générale on peut prouver qu’il n’existe pas de taille limite des infinis, car un ensemble est toujours plus « petit » que l’ensemble de ses parties: c’est LE théorème de Cantor, qui a d’ailleurs démontré que l’ensemble des parties de
est en bijection avec
.
Le site chronomath, très complet de Serge Mehl

6 comments for “A l’infini et au-delà!”