Vraiment sans gène

>Expliquer nos goûts et nos couleurs grâce à la génétique semble être la nouvelle marotte des chercheurs en psycho. L’interprétation en termes « d’avantage évolutif » de nos préférences a remplacé le complexe d’Oedipe des psychanalystes pour comprendre notre inconscient. Au prix d’hypothèses farfelues dont le magazine Cerveau et Psycho – que je recommande par ailleurs- se fait régulièrement l’écho. Jugez-en plutôt…

Les individus aux longues jambes vous semblent plus séduisants? Ne dites pas non, Sorokowski et Pawlowski l’ont démontré dans ce très scientifique article de Evolution and Human Behavior. C’est sans doute parce que ces longues jambes devaient assurer de meilleures chances de survie pour nos ancêtres. Pas trop longues tout de même (5% de plus que la moyenne, pas plus), probablement car de trop longues jambes sont un signe d’immaturité sexuelle ou de maladies génétiques…

Messieurs, vous préférez les blondes, c’est maintenant prouvé: même si 45% d’entre vous prétendent le contraire, vous êtes statistiquement plus généreux en pourboires pour les serveuses blondes et vous arrêtez plus volontiers pour des autostoppeuses blondes que pour des brunes ou des rousses. Pour comprendre ce phénomène, on a présenté à des hommes les photos de femmes dont on changeait la couleur des cheveux. Bingo! Les visages dont la chevelure avait été retouchée en blond ont été jugés plus jeunes, plus attirants, en meilleure santé… Et nos chercheurs en concluent que la couleur blonde des cheveux agit comme indice de jeunesse biologique (les cheveux des enfants foncent avec l’âge) donc de fécondité, expliquant ainsi l’attrait instinctif des hommes en quête de succès reproductif. CQFD.

Hmm…. Il y a quelque chose qui cloche là dedans: si l’on va jusqu’au bout du raisonnement, la couleur claire des cheveux devrait être plutôt un indice d’immaturité sexuelle car les cheveux des enfants foncent bien avant leur puberté. Des cheveux clairs devraient être rejetés au même titre que des jambes trop longues. Par ailleurs, il suffit de regarder vers le sud pour se rassurer sur le niveau de fécondité des brunes par rapport à celui des blondes.

On peut surtout supposer que la sur-représentation médiatique des blondes (par rapport à la population blanche) ait imposé « la blonde à longues jambes » comme canon de beauté collectif et explique l’association inconsciente « blonde = jeune et sexy » que l’expérience a mis en évidence.

Ces critères collectifs de beauté évoluent dans le temps (jadis on préférait les femmes bien en chair) et selon les cultures. Or cette variation des goûts serait absolument inexplicable s’ils étaient hérités d’un lointain avantage évolutif.Si -comme ces chercheurs s’acharnent à vouloir le démontrer- nos goûts sexuels étaient conditionnés par l’intérêt reproductif de nos aïeux, nous devrions avoir des top models petites (pour protéger notre progéniture), poilues (pour résister au froid), avec de grandes dents (signe de santé) et de grandes oreilles (signes de vigilance). On comprend maintenant la relation ambigue de Tarzan et Cheetah…

Pour finir de tordre le cou aux idées reçues en matière de déterminisme génétique, on a déjà évoqué ici de nombreuses preuves de mimétisme culturel chez les animaux. Mais les gènes eux-mêmes sont tributaires de leur environnement: il n’y a dans une colonie de fourmis ou d’abeilles, rigoureusement aucune différence génétique entre une reine, un mâle et une ouvrière, malgré d’impressionnantes différences morphologiques.

C’est un régime alimentaire spécifique ou des conditions de température particulières – bref l’environnement- qui expliquent ces différences physiologiques.

Idem chez les vertébrés: le sexe des tortues et des crocodiles est déterminé par les conditions de température de l’incubation des oeufs et pas leur patrimoine génétique. Encore plus proche de nous: on sait maintenant que les vrais jumeaux (dont l’ADN est identique) développent certaines différences morphologiques, surtout après avoir passé de nombreuses années dans des environnements très différents. Le chercheur espagnol Mario Fraga a montré comment des conditions de vie modifient sensiblement le mode d’activation du matériel génétique chez les jumeaux monozygotes au cours de leur vie. On explique ainsi que l’un puisse développer une maladie génétique et l’autre pas, ou beaucoup plus tard.

A mesure que l’on décortique l’horlogerie des comportements et du cerveau, je trouve presque rassurant que l’on découvre en parallèle l’immense influence de l’environnement sur cette mécanique biologique. A défaut de libre-arbitre il nous reste le hasard et notre environnement, c’est toujours ça!

10 comments for “Vraiment sans gène

  1. Tom Roud
    28/03/2008 at 01:04

    >Complètement d’accord avec toi (j’ai bien ri sur Cheetah).Néanmoins, je vais me faire l’avocat du génétique : il existe une hypothèse, dite du « good gene », comme quoi certaines qualités facilement mesurable à l’oeil nu (genre couleur des cheveux) sont des indicateurs de bonne qualité génétique. Cela a été démontré … chez les crapauds : les femelles préfèrent les crapauds capables de chanter plus longtemps, et les expériences montrent que ceux-ci ont effectivement une descendance plus vigoureuse (voir un vieux billet chez moi pour plus de détails : http://tomroud.com/2006/07/13/fier-comme-un-crapaud/)Typiquement, si ce phénomène existe chez l’homme, il faudrait chercher du côté de traits physiques universellement prisés par toutes les cultures sans raison apparente (la taille du mâle par exemple ?).

  2. Xochipilli
    28/03/2008 at 23:44

    >Intéressant comme hypothèse en effet, et Cheetah a intérêt à surveiller Tarzan quand les crapauds commencent à croasser le soir.Je me méfie quand même du caractère absolu du « bon gène »: il doit bien avoir certains défauts sinon il se serait rapidement imposé à l’ensemble de la population par la double sélection naturelle (la préférence des femelles et le caractère vigoureux de la descendance), non? Et puis ne peut-on pas pour le crapeau imaginer toutes les interprétations possibles (par exemple: un crapeau qui chante longtemps est probablement mieux nourri, s’entend de plus loin et se repère mieux, attire plus de femelles sur un territoire etc.)

  3. Xochipilli
    29/03/2008 at 23:16

    >Un article intéressant de Science pour compléter cette discussion: une étude sur les passereaux montrent que les femelles choisissent leur partenaire sexuelle moins pour leurs traits particulièrement visibles (plumage, chant etc) qu’en fonction du contexte écologique du moment (sécheresse, chaleur etc). Leurs critères de choix sont donc éminemment variables d’une année sur l’autre, préservant ainsi une forte diversité génétique. La relation entre génétique, environnement et préférence est manifestement plus subtil que ce qu’on imaginait…

  4. Tom Roud
    31/03/2008 at 23:42

    >Pour l’hypothèse du bon gène, je dirais que plus qu’un seul gène, c’est une combinaison de gènes qui compte. C’est plus difficile à sélectionner.Par ailleurs il y a compétition entre le côté bon gène pour attirer la femelle et la lutte contre les prédateurs ou simplement l’optimisation de ta survie dans l’environnement. Bien chanter, c’est sympa mais tu risques aussi d’attirer les prédateurs. Plus généralement, il est dangereux de mettre beaucoup de ressources dans un comportement fondamentalement « inutile ». Donc peut-être que le vrai bon gène, c’est celui qui te permet de te la jouer tout en ayant les ressources pour survivre dans ce monde de brutes …

  5. Kaa
    13/04/2008 at 18:19

    >D’accord avec Tom Roud : ce qui est préférable, finalement, c’est la polyvalence plutôt que la spécialisation.

  6. GUNNM
    29/06/2011 at 16:22

    >Pour ma part, je me demande si ce n’est pas la recherche d'un individu "tout simplement" en bonne santé qui force les femelles crapauds à aimer les crapauds qui chantent longtemps, les femmes à aimer les physiques sportifs, les paonnes a aimer les paons qui ont réussi à garder un beau panache.Ce simple raisonnement explique à lui seul que les femelles et les males soient sensibles à leur environnement, mais aussi a un physique/chant avantageux.Idem pour la couleur blonde : l'aspect des cheveux permet de connaitre approximativement l'état de santé d'une personne. (Cheveux blond => cheveux dans l'état de ceux d'un jeune => bonne santé)Concernant l'article en lui-même : – homozygotes != monozygotes – Je tique sur ce lieu commun : "jadis on préférait les femmes bien en chair".C’est peut-être vrai, mais du peu que je connais des statues, peintures et de la littérature de différentes époques, et hors déesses de la fécondité comme la Venus de Willendorf, cela me parait anecdotique, ou simple gout personnel, voir provocation, chez Gauguin et Voltaire.

  7. Xochipilli
    29/06/2011 at 19:57

    >@GUNNM: je me replonge dans ce vieux billet… Merci pour la correction des vrais jumeaux!Pour la préférence sexuelle vis-à-vis d'individus ayant l'air en bonne santé, c'est tout à fait fondé, mais il ne me semble pas que les brun(e)s soient en plus mauvaise santé que les autres? Je suis toujours aussi sceptique sur l'argument du bon gène (ou de la bonne série de gènes): d'une part car celui-ci devrait s'être rapidement imposé dans la population (c'est ,je l'ai appris depuis, ce qu'on appelle le paradoxe du lek). D'autre part, les préférences sexuelles varient de façon un peu arbitraire. Je vous renvoie par exemple à ce billet ou encore au blog de Lydie qui donne d'autres exemples encore.Pour les canons de beauté féminins, Wikipedia confirme qu'au XIXe, "Cette époque porte également à nu la vertu de la féminité accomplie : bien en chair, brune et au corps laiteux. Cette représentation de la femme incarne la beauté dans un aspect lisse et voluptueux. D'ailleurs, les robes étaient renforcées par des "faux-culs" et des corsets qui mettaient la poitrine bien en avant. La Castiglione était considérée comme l'une des plus belle femme de cette époque."

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