Le chaînon manquant à la théorie de Darwin?

19/05/2013
By

Les phryganes sont des petits insectes vivant au bord des rivières, dont les larves témoignent d’un extraordinaire talent de bâtisseur. A l’aide des petites pierres qu’elles récoltent au fond de l’eau, elles se fabriquent d’admirables abris portatifs. Un peu comme un escargot ou un bernard-l’ermite sauf que la phrygane construit son home-sweet home au lieu de le produire ou de le trouver. Et elle choisit ses pierres de façon à ce que l’abri soit lesté suffisamment pour résister au courant, mais pas trop quand même pour qu’il reste transportable.

Comment créer des bijoux originaux sans se fouler? L’artiste Hubert Duprat a eu l’idée facétieuse de placer des larves de phrygane dans un aquarium rempli de petites paillettes d’or, de perles et de pierres précieuses. Aussitôt les larves se sont mises à se construire un nouvel abri avec les seuls matériaux à leur disposition, fabriquant ainsi de magnifiques bijoux. Source ici

La lecture génome-centrée de Dawkins

Pour Dawkins, il s’agit là d’un exemple typique de « phénotype étendu », au même titre que ses pattes ou son système digestif. Et il y voit nécessairement une explication génétique:

Le généticien devrait reconnaître les gènes « chargés » de la forme des maisons dans un sens aussi précis que les gènes chargés par exemple de la forme des jambes (…) mais il n’y a pas à étudier la génétique pour être sûr qu’il existe un gène de ce type, ou au moins qu’il y eut un jour des gènes qui influencèrent les différences entre les maisons des phryganes. Tout ce dont vous avez besoin, c’est d’une bonne raison de croire que les maisons des phryganes sont une adaptation darwinienne. Dans ce cas, il y a eu nécessairement des gènes contrôlant les variations dans les maisons des phryganes, car la sélection ne peut produire des adaptations à moins qu’il n’y ait eu des différences héréditaires parmi lesquelles il faut choisir.

Autrement dit s’il y a adaptation, il y a eu sélection naturelle, donc variations héréditaires de comportement donc gènes pilotant ce comportement. On a là l’essence même de la théorie synthétique de l’évolution:

Et l’individu là-dedans?

Je veux bien croire que le comportement de la phrygane est complètement déterminé génétiquement, mais je trouve déprimante une théorie dans laquelle l’individu n’a aucun rôle à jouer, aucune chance de s’adapter le mieux qu’il peut à son environnement. A mon grand bonheur j’ai découvert que Erwin Schrödinger himself – le pape de la physique quantique et du chat à-la-fois-mort-et-vivant- s’est insurgé contre cette vision de l’évolution dès 1958 dans « L’esprit et la matière« :

Les exposés vulgarisés de la théorie de Darwin sont susceptibles de conduire à une vision triste et décourageante du fait de l’apparente passivité de l’organisme dans le processus du l’évolution. Les mutations surviennent spontanément dans le génome -la substance héréditaire (…) En dehors de cela l’activité que [l'individu] mène durant sa vie semble biologiquement sans importance. Car rien en elle n’a d’influence sur la descendance: les propriétés acquises ne sont pas transmises héréditairement. Toute aptitude obtenue, tout entraînement accompli, se perd, ne laisse pas de trace, meurt avec l’individu, n’est pas transmis (…) La nature refuse pour ainsi dire sa collaboration- qu’elle fait tout par elle-même, qu’elle condamne l’individu à l’inactivité, voire au nihilisme.

La vulgate darwinienne semble ne faire aucun cas de l’extraordinaire instinct de survie dont sont dotés tous les êtres vivants (en dehors de certains cas très particuliers ou du mythe des lemmings suicidaires). Cet invariant est tellement naturel qu’on n’en prend conscience que lorsqu’il semble mis en défaut, par exemple quand des dingos de dauphins se jettent sur la plage pour s’y échouer:

Schrödinger suggère donc de prendre en compte le rôle du comportement de l’individu dans l’évolution. Non pas -comme le proposait Lamarck- parce que l’utilisation d’un organe ou d’un comportement provoque directement le développement et l’amélioration de ce trait au cours des générations suivantes. Mais parce que

le fait de posséder le caractère nouveau ou modifié peut induire l’individu à changer son environnement (ou) l’induire à changer de comportement vis-à-vis de son environnement, tout ceci tendant à renforcer puissamment l’utilité du nouveau caractère et à accélérer ainsi ses améliorations sélectives supplémentaires allant dans ce sens.

La merveilleuse adaptabilité des handicapés

Sans l’avoir vraiment nommé, Schrödinger avait donc inventé le concept d’exaptation avant Stephen Jay Gould. Comment ça marche? L’idée est simplement que tout animal possède un instinct inné pour survivre et se reproduire coûte que coûte en exploitant au maximum ses particularités morphologiques. Le grand costaud usera de sa force pour se procurer ce dont il a envie, et c’est en général la seule chose qu’on retient de la vulgate darwinienne. Mais ce principe est encore plus flagrant pour les animaux affligés au contraire d’un handicap congénital. Ils se montrent extraordinairement habiles à compenser leur déficit en déployant des trésors d’habileté et d’adaptation morphologique. Que ce soit lorsqu’il leur manque les pattes avant:

Ou les pattes arrière:

Ou les deux pattes latérales. Ce chien vous paraît-il vraiment handicapé?

Pour les handicaps sensoriels c’est pareil: le sens défaillant est compensé par un sur-développement des autres sens. Les aveugles entendent extraordinairement bien, les malentendants arrivent à lire sur les lèvres etc. Sans parler de stratégies encore plus sophistiquées, comme ces aveugles de naissance qui se guident par écholocalisation en faisant des clics avec leur langue:

D’après Daniel Kish, adepte et promoteur de cette méthode, cette faculté n’a rien d’exceptionnel: elle est à portée de toute personne s’entraînant suffisamment (il faut quand même être aveugle pour avoir une chance d’y arriver!).

L’exaptation dans la nature

Je suis convaincu que tous les animaux ont cette capacité à exploiter au maximum les ressources physiques dont ils sont dotés, mais comment en être sûr? Il y a plusieurs indices en faveur de cette hypothèse:

  • Très souvent un attribut physique est utilisé pour une fonction très secondaire. On peut alors admettre qu’un tel usage n’a pas pu faire l’objet d’une sélection naturelle. Dans son billet sur l’évolution « neutre », Hans proposait par exemple ce bouquetin qui utilise ses longues cornes pour se gratter l’arrière-train:

  • Lorsque l’usage d’un attribut est postérieur à son apparition dans l’espèce, on est bien forcé d’y voir une exaptation. Par exemple l’écriture et la lecture sont apparues après la préhistoire, donc bien longtemps après l’apparition de notre espèce sous sa forme actuelle. Ce n’est donc pas à la sélection naturelle que nous devons cette faculté, mais à notre abilité à tirer tout le parti possible de notre cerveau.
  • Lorsqu’un attribut physique a plusieurs fonctions, on peut raisonnablement imaginer que l’individu a joué un rôle actif dans l’émergence de l’une de ces fonctions. Comme le dit Schrödinger, « on ne peut pas avoir des ailes efficaces sans tenter de voler » car « la sélection serait impuissante à « produire » un nouvel organe si elle n’était pas aidée en permanence par l’usage approprié que l’organisme en fait ». Ainsi les plumes des ancêtres des oiseaux, initialement bien utiles parce qu’elles tenaient chaud, ont fini comme de précieux auxiliaires pour le vol.Mais je préfère l’exemple du petit Sicyopterus stimpsoni, un poisson de la famille des Gobies vivant dans les îles Hawaï, qui se nourrit des nutriments collés aux rochers, grâce à sa bouche en forme de ventouse:

Sicyopterus stimpsoni et sa ventouse buccale. Source ici

Lorsqu’il migre vers l’intérieur des terres à l’âge adulte, il utilise cette ventouse comme d’un crampon qui lui permet de grimper aux rochers humides de cascades verticales pouvant atteindre jusqu’à 100 mètres de hauteur. En filmant de près les mouvements de leur bouche, les chercheurs ont constaté que les mêmes mouvements leur servent pour se nourrir et pour leurs exercices d’escalade, sans qu’ils puissent affirmer quel comportement a précédé l’autre [1]. Je n’y connais rien en Sicyopterus stimpsoni, mais bon, ça m’étonnerait qu’ils aient appris à escalader avant de se nourrir…

Surprise, le comportement est flexible!

L’adaptabilité comportementale est parfois directement observable, à l’occasion de changements dans l’environnement par exemple. En Angleterre certains cochons d’élevage ont réussi à tromper le système régulant leur régime alimentaire, en troquant leur collier d’identification avec celui de leur voisin:

Je vous avais parlé dans ce billet de ces mésanges-voleuses-de-lait de la banlieue de Southampton. L’expérience a montré que les oiseaux apprenaient à décapsuler les bouteilles de lait en tombant sur les indices laissés par leurs congénères chapardeuses (une bouteille de lait ouverte, avec un trou dans la capsule).

Source: ici

Grâce à l’émulation sociale, un comportement innovant peut se diffuser très rapidement au sein d’une population et y demeurer. Ce type de changement comportemental n’est pas l’apanage des vertébrés. Le même type de transmission a pu être observé expérimentalement chez les bourdons: ceux-ci peuvent apprendre à dérober le nectar d’une fleur par la base de la corolle, soit en observant comment s’y prend un de leurs congénères, soit en découvrant le trou qu’il y a laissé en repartant. On a même démontré le mois dernier que lorsque certains voleurs de nectars privilégient un côté (droit ou gauche), cette préférence latérale est conservé par leurs élèves [2].

De telles transmissions proto-culturelles n’ont été identifiées que pour des vertébrés et des insectes sociaux. Pour les autres organismes, le conditionnement génétique semble encore inévitable, mais la recherche n’est pas terminée!

Un principe à ajouter à la théorie darwinienne?

La charpente de la théorie Darwinienne pourrait se résumer à trois principes simples, qui n’ont jamais été réfutés jusqu’ici: variation des traits, héritabilité de ces variations et sélection naturelle. Or comme le remarque Schrödinger « la sélection serait impuissante à produire un nouvel organe si elle n’était pas aidée en permanence par l’usage approprié que l’organisme en fait ». A la lumière des exemples ci-dessus, on est donc tenté d’ajouter un quatrième principe à l’édifice Darwinien:la capacité des individus à tirer le meilleur usage des caractères dont ils héritent.

epigenetic landscape

Le paysage épigénétique (source ici)

Ou, pour parler comme les biologistes évolutionnstes, il faut postuler que les organismes trouvent toujours le chemin les amenant au sommet de leur propre paysage épigénétique.

Grâce à ce quatrième principe, les mutations favorables voient leur valeur augmenter aux yeux de la sélection naturelle et se propagent donc plus rapidement. On aboutit à un mécanisme très similaire à celui que dépeint Lamarck, mais comme l’écrit Schrödinger:

La dépendance causale n’est pas celle à laquelle pensait Lamarck: ce n’est pas le comportement qui change le physique des parents (…) C’est le changement physique des parents qui modifie -directement ou indirectement, par la sélection- leur comportement; et ce changement de comportement est transmis à la progéniture, par l’exemple, par l’enseignement, ou même de façon plus primitive, en même temps que le changement physique véhiculé par le génome.

Par exemple, l’exploitation d’une nouvelle niche alimentaire par une sous-population l’amène à se retrouver plutôt dans les coins où cette nourriture spécifique est abondante. Schrödinger propose aussi le cas d’une fleur des montagnes développant un mutant « velu ».

Les mutants velus, étant favorisés essentiellement dans les régions les plus élevées, répandent leurs graines dans ces zones, de telle sorte que la génération suivante de « velus », prise dans sa totalité, a « monté la pente », pour ainsi dire, « afin de faire meilleur usage de sa mutation favorable.

Très sympatriques ces spéciations…

Cette optimisation permanente du comportement par rapport au bagage physiologique dont hérite un individu expliquerait la tendance centrifuge des espèces dont je vous ai parlé dans le billet précédent à propos de la spéciation sympatrique. Dès qu’une particularité physique émerge de façon même minoritaire dans une population, celle-ci adapte son comportement de manière à en tirer le meilleur parti. Si ce changement de comportement est un succès, si les individus qui en sont porteurs réussissent à survivre et à se reproduire, alors ils auront tendance à s’appuyer davantage encore sur leurs différences morphologiques, s’écartant rapidement du reste de la population au fil des générations, jusqu’à former une nouvelle espèce.

Cette hypothèse expliquerait à la fois pourquoi certaines espèces peuvent se différencier spontanément sans qu’il y ait ni isolement géographique, ni changement d’environnement. Et là encore, Schrödinger avait vu juste:

Qu’on le veuille ou non, on est frappé par l’impression de forces ou de tendances partant du « simple et clair », dans certaines directions, pour aller vers le compliqué. Le « clair et simple » semble représenter un état de choses instable. S’écarter de lui engendre- semble-t-il- des forces tendant à produire un écart supplémentaire allant dans la même direction (..) Dans un langage métaphorique on pourrait dire: l’espèce a trouvé dans quelle direction se trouve sa chance dans la vie, et elle poursuit ce chemin.

Cinquante ans après ses prédictions, c’est exactement ce à quoi concluent les modèles mathématiques les plus récents:

I Stewart, Self-organization in evolution: a mathematical perspective (pdf)

Pas mal non? Surtout quand on pense que Schrödinger n’était pas biologiste mais physicien… Bien sûr, un tel principe pose un tas de questions: d’où vient un tel « instinct de vie », sorte d’homéostasie généralisée aux niveaux supérieurs de l’existence? Comment un comportement optimal se transmet-il chez des organismes non sociaux comme les phryganes par exemple ou certains parasites au cycle de vie particulièrement tortueux? Il reste pour les biologistes un vaste champ à explorer…

Sources et références:

Erwin Schrödinger, L’esprit et la matière (1958)
[1] Cullen JA, Maie T, Schoenfuss HL, Blob RW (2013) Evolutionary Novelty versus Exaptation: Oral Kinematics in Feeding versus Climbing in the Waterfall-Climbing Hawaiian Goby Sicyopterus stimpsoni. PLoS ONE  8(1): e53274. doi:10.1371/journal.pone.0053274 (pdf)
[2] Goulson, Park & al: Social learning drives handedness in nectar-robbing bumblebees (2013, pdf)

Billets connexes

L’adaptationnisme ou le retour de Pangloss
Plastique la vie! un billet un peu brouillon précurseur de celui-ci
L’évolution un art plastique, en trois épisodes (ici, et enfin ) sur d’autres mécanismes d’évolution épigénétique.
Les mathématiques du vivant: notes de lecture du dernier livre de Ian Stewart, pour le passage sur la spéciation sympatrique

Tags: ,

16 Responses to Le chaînon manquant à la théorie de Darwin?

  1. Yogi
    20/05/2013 at 00:28

    D’où vient un tel « instinct de vie » ? Ben ceux qui l’ont tendent à vivre plus longtemps, donc à avoir plus de descendance, donc à répandre le(s) gène(s) qui le favorisent … non ?

    • 20/05/2013 at 12:03

      @Yogi: pourquoi pas, mais il faudrait prouver que c’est effectivement un caractère héritable et que ça s’est bien passé ainsi (sinon on peut tout expliquer avec ce genre de raisonnement, y compris pourquoi les pommes tombent vers le bas, celles qui s’envolaient ayant disparu de la surface de la Terre). En tout état de cause si ça s’est passé comme ça, le gène de l’instinct de survie a dû s’imposer très très tôt car tous les organismes en sont dotés. Il aurait donc quelque chose de très fondamental par rapport aux autres caractères du vivant…

      • Yogi
        20/05/2013 at 13:23

        Il me semble que tous les gènes qui peuvent augmenter la durée de vie, pendant la période où l’individu est soit fertile soit « chargé de famille », doivent se répandre très fortement, quasiment par définition.
        Donc il me paraîtrait bien vraisemblable en effet que ce soit l’un de ceux qui ait reçu, très tôt, un très fort renforcement positif.

      • 20/05/2013 at 13:41

        Yogi a tout à fait raison. Il n’y a pas besoin de gène de l’instinct de survie : n’importe quel caractère comportemental héritable réduisant la probabilité de crever avant de se reproduire est adaptatif (au détail près de compromis avec la reproduction). Dit autrement : la survie étant une composante de la fitness, n’importe quel trait qui covarie avec est sélectionné (sauf si la covariance avec la composante reproductrice est négative).
        Un exemple parmi 10^6: chez un nématode (un tout petit ver), une bestiole de 1000 cellules, le contact de l’avant du corps avec un champignon prédateur, déclenche l’ouverture de canaux ioniques membranaires et produit un retournement de l’animal, qui lui permet d’échapper au prédateur dans 80% des cas, contre 40% des cas chez les mutants à canaux défectueux. Est-ce qu’un nématode se dit “oulala un champi! Vite faisons demi-tour pour sauver notre vie”, peut-être, mais même s’il ne se le dit pas, la différence de survie entre les deux comportements suffit à expliquer que l’un devienne plus fréquent. Libre à vous d’y voir un instinct de survie, mais ne vous fâchez pas si on vous traite d’anthropocentriste. (au passage, rien ne dit que ce comportement provienne de l’existence du prédateur, on peut y voir une bonne idée pour observer l’habitat, mais ça ne change rien.)
        Quant au sophisme des pommes, (on sort du comportement c’est vous qui l’avez voulu), ce n’est pas moi qui vous apprendrez que l’évolution est soumise à des contraintes physiques et que le mutation qui fera voler la pomme n’est pas encore apparue. Cependant, il existe aussi des séneçons (des pissenlits quoi), et eux ont des fruits qui volent, plus ou moins bien, selon le rapport grosseur de la graine, taille du « plumeau », traits héritables. Et bien, leur capacité de vol dépend de la répartition de l’habitat : en ville, où l’habitat favorable est très dispersé, elles volent mal, et tombent presque, se retrouvant alors avec une plus grand probabilité sur de la terre, plutôt que du goudron où leur survie est faible… à la campagne, elles volent mieux, germent loin de leurs parents et de leurs sœurs, évitant ainsi compétition, qui nuit à leur survie, et consanguinité, qui nuit à leur reproduction.
        Pensez vous que l’instinct de survie commande aux graines la meilleure forme à adopter en fonction de l’habitat ? J’imagine que non, et vous épargnerai donc le mécanisme expliquant cette observation.
        Bref, ce que vous prenez pour un discours de Pangloss peut s’écrire comme une formule mathématique, Selection=covariance(trait,fitness), qui ne résume pas du tout l’ensemble de l’évolution biologique, mais en est une des bases essentielles, comprise par certains il y a 150 ans.

  2. Tom
    20/05/2013 at 17:42

    Je trouve la formulation de l’ensemble de l’article un peu caricaturale : le titre, l’instinct de survie, les chiens handicapés…
    Notamment, je ne pense pas que l’aspect « déprimant » d’une théorie soit une évaluation pertinente de sa validité. Je trouve le principe d’incertitude d’Heisenberg largement aussi déprimant, sans pour autant le méconsidérer.
    Et je ne crois pas que l’indiscutable plasticité cérébrale soit à mettre en rapport avec le phénotype étendu, l’exaptation, l’épigénétique…
    Quant à l’instinct de survie, il y a énormément d’espèces pour lesquels on aurait du mal à le considérer sous la forme présentée ici, qui semble surtout s’appliquer à des vertébrés.
    Pour reprendre l’exemple de Sycyopterus, je ne vois pas pourquoi l’hypothèse inverse ne pourrait être acceptable : le déplacement par une ventouse a pu permettre aux animaux d’explorer de nouvelles sources alimentaires, d’abord complémentaires, spécialisées ensuite.

    Pour terminer, un article récent sur le détermisme génétique fort d’un phénotype étendu : la taille et forme du terrier des souris Peromyscus, avec notamment la présence d’une sortie de secours, dont un locus gouverne pratiquement la présence ou l’absence :

    Weber JN, Peterson BK, Hoekstra HE. Discrete genetic modules are responsible for complex burrow evolution in Peromyscus mice. Nature 493:402-405, 2013
    http://www.nature.com/nature/journal/v493/n7432/full/nature11816.html

    • 20/05/2013 at 18:35

      @Yogi, @Tom et @Die Schneemaus, personne ne conteste l’idée qu’un gène qui favorise la survie est favorisé par rapport aux autres et que certains gènes influent sur le comportement, ce serait refuser l’évidence.

      La question est plutôt de savoir s’il est nécessaire d’en faire appel aux gènes pour expliquer l’adaptation dès qu’une bizarrerie morphologique apparaît. Il serait miraculeux que soit en même temps présent le bon gène permettant de l’exploiter au mieux dès le départ. Une explication plus parcimonieuse -l’effet Baldwin- serait que le comportement s’adapte immédiatement puis qu’il soit « fixé » génétiquement dans les générations suivantes. Mais on voit bien qu’un tel phénomène n’est possible que si l’individu joue au départ un rôle actif dans l’adaptation.

      Alors c’est vrai que cette réflexion est non pas anthropocentrique, mais « vertébro-centrique » et qu’elle s’applique mal aux bactéries, nématodes etc…

      • 20/05/2013 at 21:57

        Ok, vous parlez ici de plasticité cérébrale, pas de quoi casser 3 pattes à un chien bipède.
        Par contre, le fait que ce soit en réponse à un changement morphologique (génétique ou épigénétique ou purement environnemental ?), éventuellement suivi d’assimilation génétique du comportement. Je suis pas certain que ce soit fréquent et parcimonieux…
        un exemple ? (je n’en trouve pas qui colle vraiment dans l’article : les comportements des handicapés ça ne devrait pas être suivi d’effet à moins que l’on s’amuse à couper les pattes avant de tous les chiens d’une lignée pour voir à quelle vitesse ils s’adaptent ; l’exaptation, pas besoin de plasticité cérébrale ; la flexibilité de comportement c’est de l’évolution culturelle ; les spéciation sympatriques… ça mériterait un autre com)

  3. 21/05/2013 at 23:00

    @Die Schneemauss:
    « Je ne suis pas certain que ce soit fréquent et parcimonieux »: l’effet Baldwin et l’assimilation génétique, parcimonieux ou pas, sont abondamment documentés depuis les années 1950.

    « L’exaption, pas de beoin de plasticité cérébrale »: il me semble au contraire qu’il y a forcément de la plasticité cérébrale ou comportementale à la base.
    « La flexibilité de comportement c’est de l’évolution culturelle »: l’évolution culturelle explique la transmission, pas le changement de comportement initial.

  4. 26/05/2013 at 19:17

    Je vous dois des excuses pour mon dernier commentaire, c’était bêtement agressif et à côté de la plaque. Vous avez raison, le scénario que vous proposez n’est pas improbable et ses composants sont documentés. Ce que j’aurais dû écrire est que leur importance relativement à d’autres phénomènes est mal connue. Mon énervement venait, et ça ne le justifie pas, de la forme suggérant un phénomène entièrement nouveau, alors qu’il me semble qu’il s’agit essentiellement d’éléments présents dans la synthèse de l’évolution des années 40/50 (mais pas considérés sous cet angle là, c’est vrai). La plasticité (cérébrale, comportementale, ou autre, qui est d’ailleurs loin d’être toujours adaptative), c’est le complément de l’héritabilité (1-h²). L’assimilation et effet Baldwin sont des sous-cas de sélection (portant sur le niveau de plasticité). Vous avez raisons d’expliquer le phénomène plus en détails, mais fondamentalement, ça ne me semble pas relever d’autre chose que de l’héritabilité et de la sélection (après, certains auteurs défendent l’idée que l’acquisition de nouveaux concepts pour parler de ces vieux phénomènes serait plus efficace, pourquoi pas, mais il va falloir longuement discuter définitions).
    Aussi, la spéciation sympatrique était déjà proposée à l’époque de Schrödinger, bien qu’elle ait été marginalisée. Je ne vois pas en quoi la citation se rapporterait forcément à de la spéciation sympatrique, et le rapport avec la plasticité n’est pas clair. Aujourd’hui la plupart des biologistes considèrent que la spéciation sympatrique existe mais n’est pas facile. Le graphe du modèle que vous présentez date d’il y a 10 ans, il y a eu des modèles où elle fonctionne, avant (Felsenstein 1981 par exemple), après, et on a pas encore fait le tour du sujet pour déterminer son importance relative (même en labo c’est difficile à réaliser).
    Finalement, c’est vraiment futile, mais j’ai été énervé par « la théorie de Darwin », je consacrerais prochainement un petit article à expliquer pourquoi je pense que l’on ne devrait plus parler de « théorie de Darwin » pour parler d’évolution.
    Merci pour votre blog et pardon pour mon manque de sang froid.

    • 26/05/2013 at 23:03

      Pas de problème @Die Schneemauss! N’étant pas biologiste, je m’aventure dans ce genre de billets sur des terres qui ne me sont pas très familières, et mon langage doit être sans doute souvent approximatif alors j’accepte bien volontiers les critiques (mais surtout les éclaircissements ;-)

  5. 20/06/2013 at 20:35

    Salut Xochipilli,

    J’arrive lâchement après la bataille, mais c’est parce que ton article m’a fait réfléchir. Certes, il est provocateur, mais j’ai appris à connaitre ta manière de t’exprimer et au final, il pose une excellente question, celle de la plasticité cérébrale et son rôle dans l’évolution. Et même si ça a l’air simple de prime abord, force est de constater que cette question est peu traitée.
    Revenons-en à ton article. L’aspect principal de ton argumentaire concerne le comportement. Exit donc presque la totalité du vivant (Eubactéries, Archées, Eucaryotes unicellulaires, Plantes, Champignons, etc…). Du coup, c’est un peu extrême d’essayer de jauger l’étendue de la composante génétique dans l’évolution lorsque l’on ôte la majorité des exemples qui sont concernés. Mais bon, admettons et concentrons nous sur les organismes capables d’un comportement. Mais quel comportement? Dans une réponse à un des commentaires, tu admets qu’un réflexe de fuite chez le nématode, finalement assimilable à des stratégies similaires chez des organismes unicellulaires, n’est pas vraiment analogue aux exemples que tu cites.
    Du coup, je crois comprendre que les comportements qui t’intéresse sont ceux qui répondent à l’environnement: des comportements adaptatifs. Pour le coup, l’exemple des phryganes est mal choisi parce que, à l’instar de l’exemple de Tom avec les souris Peromyscus, ce genre de comportement est très probablement instinctif et peut être contrôlé par un ou quelques gênes. Ce qui semble t’intriguer un peu plus, c’est le comportement intégratif en fait, le comportement qui, du fait d’un renforcement cognitif, explore une gamme d’actions et favorise une réaction par rapport à une autre face à un stimulus. C’est en effet quelque chose qui va dépasser le phénotype puisqu’il offre la possibilité d’acquérir un comportement adaptatif sans que cela soit préétabli génétiquement.
    Récemment j’ai lu cet article (http://phenomena.nationalgeographic.com/2013/06/20/why-do-babies-twitch-in-their-sleep-adorable-video-edition/) où des chercheurs se demandent pourquoi les bébés mammifères gigotent en dormant. Il est probable qu’il s’agisse d’un comportement destiné à permettre au bébé de peaufiner voir d’acquérir des réflexes moteurs afin de mieux contrôler ses mouvements. Cela montre bien que la plupart des actions motrices dont sont capables ces bébés sont à améliorer durant leur vie. Peut être que cela permet aussi de compenser toute variabilité morphologique, et que quoi qu’il arrive au plan d’organisation du corps, l’individu sera tout de même capable de le contrôler via son système nerveux pour lui faire effectuer des actions. En cela, oui, la plasticité cérébrale est une donnée intéressante à prendre en compte et il serait tout aussi intéressant d’évaluer l’impact qu’elle peut avoir sur la fitness des individus. Cependant, ne perdons pas de vue qu’il s’agit là d’une goutte d’eau dans la gigantesque mer d’organismes qui ne possèdent pas de plasticité cérébrale, par absence de système nerveux.

  6. 26/06/2013 at 12:50

    @Taupo: oui tu as raison, l’exemple des phryganes est très ambigu parce qu’il semble assez probable que leur comportement adaptatif soit effectivement contrôlé génétiquement. J’ai repris cet exemple plutôt pour illustrer le raisonnement de Dawkins (en gros: « s’il y a comportement adaptatif, alors il y a gène, ce n’est même pas la peine de le vérifier tellement c’est certain ») qui me semble inadapté à toute une catégorie d’organismes ayant un cerveau. Une goutte d’eau dans le monde du vivant, certes, mais une goutte d’eau importante pour deux raisons:
    1) d’abord parce que nous sommes justement dans cette goutte d’eau, ce qui n’est pas anodin compte tenu des débats enflammés sur le rôle de l’évolution et de la génétique sur la psychologie humaine;
    2) ensuite parce que toute exception, aussi infime soit-elle, aide à raffiner et compléter la théorie qu’elle prend en défaut et -qui sait?- permet peut-être d’envisager d’autres exceptions, y compris chez des animaux sans cerveau. Je pense en particulier à l’homéostasie, présente à tous les étages du vivant et dont l’origine pourrait être similaire à ce comportement « auto-adaptatif » des organismes ayant un cerveau…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *