Tête encore

Je ne voudrais pas que le billet précédent laisse penser qu’il n’y a que nos états d’âme qui soient des « états du corps »: notre intelligence toute entière semble pétrie par nos réactions corporelles. Que ce soit pour comprendre des émotions, pour mémoriser ou pour faire des choix rationnels, aucune capacité cognitive ne parvient à échapper complètement à la dictature du corps…

Notre visage, une oreille des émotions?
Qui lit l’émotion sur mon visage: les autres? Oui, mais moi aussi! Il semble que l’on se serve de son propre visage pour capter l’émotion des situations. On a par exemple demandé à des volontaires de lire et d’évaluer le contenu émotionnel de petits textes, soit en les forçant à sourire -un stylo serré entre les dents- soit au contraire en les empêchant de sourire -un stylo serré du bout des lèvres. L’expérience a montré que ceux qu’on forçait à sourire lisaient et évaluaient les phrases concernant des choses agréables plus rapidement que ceux qu’on empêchait de sourire ; et vice-versa pour les phrases décrivant des situations désagréables.

Même phénomène devant un visage exprimant une émotion. Un peu sur le même principe que les neurones-miroirs (dont on avait parlé ici) imiter inconsciemment les mimiques de son interlocuteur facilite l’empathie. Une expérimentation très similaire à la précédente a montré que le blocage de ce réflexe mimétique -en serrant un crayon entre ses dents ou en mâchant du chewing-gum- diminuait sensiblement la sensibilité des participants à certaines expressions de leur interlocuteur, notamment celle de la joie qui mobilise le plus de muscles du visage.

C’est vrai que mâchonner ne donne pas un air particulièrement empathique, mais les chercheurs se sont plus intéressés au botox qu’au malabar. Car le principe du botox est justement de bloquer les muscles responsables des rides du front. Dans une étude qui vient de paraître, ils ont comparé le temps de lecture chez des volontaires, avant et après injection de botox. Bingo! Les personnes venant de se faire botoxer lisent plus lentement des phrases tristes -phrases qui en temps normal provoquent précisément un léger réflexe de froncement du front. On n’a pas observé ce ralentissement pour des phrases neutres ou gaies. Ce résultat semble donc cohérent avec l’hypothèse qu’une immobilisation des muscles du front ralentit légèrement (quelques millisecondes, n’exagérons rien) la compréhension émotionnelle des phrases tristes.

Intéressant en théorie, mais évidemment pas de quoi titrer à la une des journaux que le botox rendrait antisocial.On n’a jamais entendu qui que ce soit se plaindre d’asocialité parmi les millions de personnes botoxées chaque année car l’effet est très faible et probablement très temporaire. Notre corps a mille et une ressources pour compenser rapidement ce petit handicap. Songez aux victimes du syndrome de Moebius, affligés d’une immobilité quasiment complète du visage: ces malheureux éprouvent bien entendu des émotions comme tout le monde (photo du NYT).
Notre visage émotionnel: un aide-mémoire

Si l’on vous demande de vous souvenir d’un événement de votre jeunesse, à coup sûr vous allez vous rappeler quelque chose de « marquant » émotionnellement, en positif ou en négatif. L’émotion est un catalyseur bien connu de la mémoire à long terme: plus une scène nous émeut, plus son souvenir risque d’être durable. On s’attend logiquement à ce que réfréner l’expressivité du visage nuise à la mémorisation de la scène.
C’est ce qu’ont essayé de vérifier des chercheurs de Stanford dans une expérience faite en 2000: des volontaires regardaient un film contenant des scènes dramatiques et certains d’entre eux avaient pour consigne de maîtriser l’expression de leur visage de façon à ne laisser transparaître aucune de leurs émotions. A la fin du film, ces participants se souvenaient de beaucoup moins de détails que les autres:

source: Richards&Gross, Emotion Regulation and Memory: the cognitive cost of keeping one’s cool (2000)

Cette influence de l’émotion et du corps sur la mémorisation explique pourquoi le jeu, l’invention et la diversité des méthodes pédagogiques facilitent l’assimilation. Une évidence sur laquelle l’Education Nationale devrait d’ailleurs réfléchir… On retient mille fois mieux un enseignement quand il s’accompagne d’une expérience émotionnellement marquante. C’est exactement le principe pédagogique qu’adopte Sam Calavitta, un prof de math américain hallucinant qui n’hésite pas à utiliser du pain de mie, du fromage et du salami pour se faire comprendre par ses élèves. Il cherche en permanence des mises en scène de ses cours pour frapper les esprits et les aider à mémoriser ce qu’il essaie de transmettre:

Les émotions pour décider

Notre capacité de raisonner « froidement » échapperait-elle à l’influence de nos états corporels? Même pas: la décision de « sang-froid » serait une chimère, si l’on en croit Antonio Damasio. Il raconte par exemple[1] l’histoire d’un de ses patients, Elliot, qui a la suite d’une opération cérébrale avait perdu toute capacité d’organisation dans sa vie: il ne parvenait pas à plannifier son temps, à prendre des décisions, à changer de tâches. Pourtant Elliot réussissait tous les tests psychologiques, à l’exception de ceux qui évaluaient sa sensibilité émotionnelle. Il ne ressentait plus d’émotion, même à la vue d’images fortes comme un accident de voiture. Or en l’absence d’émotion, Elliot arrivait à raisonner abstraitement mais ne parvenait plus à évaluer les situations concrètes et à prendre des décisions adaptées. Damasio en a conclu que l’émotion met du relief dans nos perceptions et nous permet de choisir plus facilement parmi les possibilités qui s’offrent à nous, même (et surtout) quand elles sont équivalentes. Une capacité qui nous évite de finir comme l’âne de Buridan, mort de faim et de soif à force d’hésiter entre son picotin d’avoine et son seau d’eau. Le défaut d’émotion serait au moins aussi préjudiciable à la rationnalité concrète que l’émotion excessive…

Emotion: une histoire de décalage

Cette influence de l’émotion sur notre intellect est peut-être moins surprenante qu’il n’y paraît au premier abord. Car finalement à quoi sert une émotion? Darwin défendait la thèse selon laquelle l’émotion était un réflexe permettant au corps de réagir de façon appropriée à une situation inattendu. En augmentant le rythme cardiaque elle prépare à la fuite, en libérant de l’adrénaline elle prépare à l’attaque etc. A petite dose, bien sûr, car trop d’émotion paralyse. Mais l’émotion a une autre fonction un peu moins évidente: celle de signaler corporellement un événement inattendu, d’attirer notre attention pour modifier notre comportement routinier. La meilleure illustration de ce phénomène est ce que la police appelle le « Weapon effect » (l’effet revolver): lors des agressions dans des lieux publics, on a remarqué que les témoins focalisent tous leurs souvenirs sur l’arme de l’agresseur et sont souvent incapables de donner d’autres détails de la scène. Comme si -sous le coup de l’émotion- leur attention avait été entièrement absorbée sur l’objet qui les avait traumatisés.

A la base de chaque émotion, il y aurait donc toujours un certain décalage entre nos attentes et la situation réelle, une tension entre son état intérieur et une réalité? Ma Xochipillette trouve ça évident; moi ça me trouble d’autant plus que ce serait complètement cohérent avec ce que j’avais remarqué sur les causes du rire et de l’humour (dans ce billet) ou de l’émotion musicale (ici). On pleure aussi sous l’effet d’une tension entre ses attentes et ce qu’on vit: la scène la plus lacrymogène de La Rafle est celle où l’infirmière retrouve une poupée oubliée par un enfant au moment de sa déportation. L’émotion provient du contraste entre le bonheur insouciant associé à ce jouet et le destin tragique de l’enfant.

Et vous qu’en pensez-vous?

Sources:

[1] Antonio Damasio, L’erreur de Descartes. La raison des émotions (1995)
[2] Nathalie Blanc, Emotion et cognition (2006)
Ce billet de l’excellent blog Neurophilosophy sur le botox

Billets connexes:
Emotion, imitation et empathie sur les neurones miroirs
Magic Pavlov: avec d’autres exemples d’apprentissage rien qu’avec son corps

14 comments for “Tête encore

  1. cybionte
    07/05/2010 at 20:57

    >Bonjour Xochipilli, Merci encore une fois pour ces petits billets.A quoi servent les émotions ? Je me permets de vous soumettre une théorie toute personnelle de leurs rôles, central à mon sens. Cette vision est construite à la fois à partir de nombreuses lectures, mais aussi de l'écoute quotidienne depuis 20 ans des patients souffrant de graves troubles psychiatriques qui vont modifier ou altérer profondément le niveau ou la qualité de leurs émotions. – Elles permettent de pondérer, de "colorer" nos perceptions externes permettant la focalisation de notre attention sur tel ou tel aspect de notre relation au monde. – Elles permettent en attribuant une valeur à chaque production interne, de sélectionner parmi le flot incessant des idées qui jaillissent de nos hémisphères celle qui s'imposera devant les autres. – En fonction de l'intensité de l'émotion qui y est attaché, elles permettront d'attribuer le niveau de priorité et l'intensité de l'action qui en résultera.- En attribuant une intensité et une qualité (peur, joie, colère, désir…) à chaque production de notre corps, (résultat d'une perception externe ou production interne) elles permettent à celui-ci de focaliser notre attention, de classer, de prioriser, de décider, et d'agir au mieux en compilant en permanence toute ces données. Etre privé de tout ou parti de leurs émotions réduit les patients souvent à l’état de pantin restant au fond de leur lit si aucun Gepetto ne vient les animer, incapable de ressentir, de focaliser leur attention, de prendre des décisions et de les mettre en acte.A quoi sert la raison alors ? Certainement pas à prendre des décisions complexes, tout au plus à les construire. Le monde est beaucoup trop complexe pour pouvoir s’y mouvoir en prétendant le maitriser uniquement par l’effet de notre raison. Je n’y vois pour ma part au plus une rationalisation, habillage discret mais en trompe l’œil d’une décision avant tout de nature émotionnelle. Plus que la capacité à "raisonner froidement" qui semble être présente ailleurs que chez l'homme (voir les capacités étonnantes dans ce domaine de mainates, corvidés et autre poulpes), je pense que ce qui nous différencie réellement de l'animal dans notre rapport aux émotions, c'est notre capacité à nous distancier d'elles par notre capacité d'introspection, d'identification et d'analyse de nos pensées, de nos émotions et de méta-choix ou de choix de deuxième intention: j'éprouve une envie intense à l'égard de mon ami qui possède quelque chose que je n'ai pas, mais, identifiant cette jalousie en tant que telle, je décide de ne pas y céder. Telle théorie ou propos m’exaspère mais je vais modérer ou faire abstraction de cette émotion pour l’analyser non pas froidement, car alors je n’y attribuerais aucune valeur, mais bien en y attribuant d’autres valeurs, d’autres émotions, d’autres correspondances.Pour pouvoir comparer au final les deux versions. Comme lorsque l’on compare différentes interprétations d’une œuvre musicale ?Allez, j’arrête là, j’en ai déjà trop dit et certainement trop de bêtises 🙂

  2. Olivier
    07/05/2010 at 22:31

    >J'en pense que c'est un très bon article, encore une fois.

  3. Xochipilli
    07/05/2010 at 23:27

    >@Olivier: merci pour ces encouragements!@cybionte: waouh! Je suis 100% en phase avec votre description de l'émotion, comme "colorant" de nos perceptions permettant de déclencher nos décisions. Et je vous rejoins complètement sur le double rôle de la raison: à la fois pour (se) raconter des explications a posteriori et aussi pour réfréner nos décisions "émotionnelles". C'est amusant de voir à quel point l'inhibition est centrale, ici comme ailleurs (l'apprentissage, la créativité et certainement beaucoup d'autres mécanismes…).

  4. cybionte
    08/05/2010 at 10:30

    >Merci pour votre commentaire de mon commentaire !Je n'ai pas répondu à votre question "A la base de chaque émotion, il y aurait donc toujours un certain décalage entre nos attentes et la situation réelle, une tension entre son état intérieur et une réalité?". Je l'ai ruminé un peu ce matin, en passant la tondeuse et l'aspirateur. Je n'ai pas de réponse définitive, mais je crains d'être en désaccord. On trouve facilement des contres exemples : quand on s'adonne volontairement à une activité provoquant des émotions fortes: parachute, saut à l'élastique par exemple. On sait à quoi s'attendre, ce qui n'empêche pas d'éprouver des émotions fortes, basées à mon avis sur des réactions réflexes de stress face à des situations de danger potentiel.Même chose quand on recherche une relation amoureuse, on sait parfaitement à quoi s'en tenir, et pourtant l'émotion est là. En même temps, je trouve cette idée intéressante. notre corps est en permanence en situation d'anticipation d'éventuelles modifications de notre environnement. Mais pour ne pas sur-réagir en permanence, il effectue des prédictions basées sur le comportement habituel des objets (au sens large) qui nous entourent. Toute modification ou mouvement inhabituel dans notre environnement va donc entrainer une focalisation de notre attention, accompagné d'émotions variable en qualité ou en intensité selon la situation. Si votre cerveau détecte le mouvement d'un objet en approche rapide vers votre tête, vous allez déclencher un mouvement réflexe d'évitement accompagné d'une activation des systèmes de défense : secrétions d'adrénaline, tachycardie, transpiration qui sera éprouvé comme de la peur. Si au contraire vous voyez apparaitre de façon inopinée dans votre champ de vision un bon ami que vous n'avez pas vu depuis 10 ans sans y être préparé, cela va provoquer une sensation de plaisir intense, accompagné d'autres modifications physiologiques. Bref je ne pense pas que cela soit un mécanisme prédominant ou causal des émotions, mais plutôt une façon de générer des émotions intenses, donc facilement perceptibles et identifiables, au contraire des autres qui sont souvent tellement ténues qu'elles en sont presque indétectables.Voilà quelques éléments de réflexion, en espérant ne pas vexer Xochipillette !

  5. Xochipilli
    08/05/2010 at 14:02

    >Merci Cybionte pour ce commentaire au commentaire du commentaire! Je ne suis pas sûr d'être d'accord (et Xochipillette avec moi) concernant le contre-exemple du saut en parachute: on anticipe certes la peur de sauter mais de façon purement intellectuelle. L'émotion provient du fait qu'on est quand même physiquement surpris par les sensations qu'on éprouve. Il y a donc décalage malgré l'anticipation intellectuelle. Idem pour les chatouilles, pour le frisson musical, pour l'émotion amoureuse etc. Il me semble que c'est ce phénomène de surprise malgré l'attente qui procure un sentiment de jubilation, que l'on recherche chaque fois qu'on va à la fête foraine ou voir un film d'épouvante.

  6. cybionte
    09/05/2010 at 05:20

    >J'admets bien volontiers que la surprise, c'est à dire le décalage entre notre attente, notre anticipation, amplifie l'émotion existante, mais je persiste à penser qu'elle ne la provoque pas. Pour prendre un autre exemple, une des situations les plus fréquente de déclenchement des émotions est la perception de l'émotion chez l'autre; je vois quelqu'un de triste ou de joyeux, je ressens cette tristesse ou cette joie. Pourtant, pas de décalage identifiable entre nos attentes et le vécu dans dans ce cas là ?

  7. Xochipilli
    09/05/2010 at 10:35

    >Absolument d'accord avec vous: on a effectivement (au moins) deux mécanismes distincts: un pour la création "primaire" de l'émotion (le fameux décalage) et un autre pour sa diffusion-contagion (l'empathie). Un peu comme une réaction chimique en chaine où l'empathie joue le rôle de catalyseur…

  8. cybionte
    10/05/2010 at 03:15

    >en regardant ma fille hier faire du cheval, je pense avoir affiné un peu notre réflexion. Elle a cet avantage d'exprimer de façon immédiate et très visible la moindre émotion. Il était alors très facile de constater que lorsqu'elle arrivait à ses fins avec son cheval (le faire sauter comme elle le voulait, lui faire baisser la tête, bref exécuter le moindre de ses souhaits) elle était rayonnante. A l'inverse, quand son cheval c'est à un moment emballé, la tension d'abord quand elle était dessus puis la colère contre lui un fois à terre était évidente. En comparant ces faits avec mes propres émotions quand les choses se déroulent comme je le souhaite ou au contraire quand elles ne répondent pas à mon attente, il me semble pouvoir proposer l'hypothèse suivante: c'est le degrés de concordance ou de discordance entre ce que l'on prévoit et ce qui arrive qui va générer une émotion: plutôt négative (colère, haine, tristesse) en cas de décalage, de discordance, plutôt positive (joie, satisfaction…) en cas de concordance, bien que je ne serais pas totalement affirmatif en ce qui concerne ce dernier point.Qu'en pensez-vous ?

  9. Xochipilli
    10/05/2010 at 11:30

    >Ca c'est du cas pratique! Votre analyse me semble limpide pour le cas de la discordance. Pour la concordance, je vois une petite subtilité supplémentaire car on n'éprouve pas une émotion positive chaque fois que les choses se déroulent comme on le souhaite. Par exemple, vous ne rayonnez pas de bonheur parce que votre voiture démarre quand vous tournez la clef… sauf si vous craigniez qu'elle n'ait plus de batterie!C'est comme ça que j'analyserais les émotions positives de votre fille: elle éprouve un grand bonheur à cheval chaque fois qu'elle réussit à faire un truc qu'elle craignait plus ou moins consciemment de ne pas réussir.Autrement dit, son émotion positive est encore liée à un décalage, positif cette fois, entre son anticipation partiellement négative (la crainte d'échouer) et le résultat finalement heureux (le cheval obéit). Ce mécanisme de tension-relâchement est en fin de compte à la base de toute bonne oeuvre littéraire! Pas de plaisir sans un peu d'incertitude! 😉

  10. cybionte
    11/05/2010 at 05:41

    >Je partage votre analyse. Merci pour cette conversation, et à bientôt j'espère à l'occasion d'autres curiosités !

  11. Miss Celaneus
    12/12/2010 at 22:37

    >Nous lisons les mêmes livres (Damasio) et même les mêmes articles sur internet ! Sauf que j'ai un train de retard, mais j'ai entendu seulement la semaine dernière Michel Serres himself dire des choses un peu schématiques, pour ne pas dire des conneries, à ce sujet sur France Info…

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