Prodiges et vertiges de l’analogie – le remix

Sur les conseils d’Alexandre, je viens de finir « Prodiges et Vertiges de l’analogie », de Jacques Bouveresse et j’ai été un peu déçu. J’attendais d’y voir décrite la fascination de la pensée pour une analogie bien choisie, toujours plus convaincante qu’un raisonnement rigoureux, au détriment parfois du bon sens élémentaire. Manque de chance, Bouveresse se polarise sur la fameuse polémique déclenchée par Sokal et son essai est uniquement une dénonciation (convaincante du reste) des verbiages philosophiques à base de concepts scientifiques mal digérés comme le théorème d’incomplétude de Gödel ou le principe d’incertitude d’Heisenberg. Certes il fait parfois référence à notre penchant déraisonnable pour les belles images quand il écrit par exemple à propos d’une jolie formule de Régis Debray (sur lequel il s’acharne longtemps): « c’est évidemment beaucoup trop simple pour être vrai, mais c’est tellement bien dit que ça le devient. » (p99). Mais il n’analyse pas les raisons qui rendent ces jolies formules aussi irrésistibles pour l’esprit que la lumière pour le papillon de nuit*.
N’ayant ni le talent ni l’érudition de Bouveresse, je vous propose dans ce billet une synthèse xochipillesque de ce que j’aurais aimé voir dans son essai. En substance, que l’analogie occupe une place centrale dans notre boîte à outils mentale. Son pouvoir de fascination pour l’esprit s’explique précisément parce qu’elle est LA méthode d’apprentissage et de mémorisation par excellence. Je me risque à penser que c’est grâce à cette faculté cognitive tout à fait primaire que nous constituons nos repères mentaux, notre représentation du monde, nos croyances, nos valeurs etc. Vous me direz ce que vous pensez de ce Bouveresse remixé.

La pensée abstraite naît de l’analogie
J’ai déjà raconté dans ce billet la puissance de l’apprentissage par association inconsciente. L’analogie est une forme élaborée de l’association mentale est tout aussi impressionnante. Pour vous en convaincre, essayons de décortiquer ce qui se cache derrière un mot abstrait (un meuble, une ville…). Le philosophe Wittgenstein a montré à qu’un terme comme « jeux » recouvre tellement d’activités différentes qu’il est impossible de leur trouver le moindre dénominateur commun: certains jeux sont amusants mais pas tous, ils se jouent parfois à plusieurs parfois tout seuls, il y a souvent des gagnants et des perdants mais pas toujours, tantôt des règles et tantôt aucune etc. Il faut donc renoncer à définir un jeu par un ensemble de conditions à remplir. « Et le résultat de cet examen, le voici : un réseau complexe de similitudes se chevauchant et s’entrecroisant ; parfois des similitudes globales, parfois des similitudes de détail. Je ne vois pas de meilleure expression pour caractériser ces similitudes que celle de ressemblance de famille car les diverses ressemblances entre les membres d’une famille : la conformation, les traits, la couleur des yeux, la démarche, le tempérament, etc., se chevauchent et s’entrecroisent de la même manière. Et je dirai : les ‘jeux’ forment une famille. » Une activité est un jeu si elle ressemble suffisamment à tel ou tel autre jeu bien connu. Autrement dit, une abstraction se construit sur des analogies plutôt que sur des règles logiques.

L’analogie: une faculté cognitive très primaire
Cette comparaison mentale est sans doute une faculté cognitive très primaire puisqu’on peut comparer très facilement même si l’on n’a aucune idée des critères de comparaison. Prenez les genres musicaux par exemple. Si vous n’êtes pas un musicien chevronné vous êtes sans doute incapable de spécifier un style de musique (le jazz, le rock, la country, la salsa etc.) en termes de rythmes, de mélodies, d’harmoniques, de tempo etc. (perso, je me suis toujours interrogé sur ce qui fait la différence entre le « rock » et le « pop »; si vous avez une idée, ça m’intéresse) Et pourtant vous n’aurez aucune difficulté à étiqueter le style d’une chanson que vous écoutez pour la première fois, simplement parce que vous le rapprochez mentalement du style d’un autre morceau que vous connaissez.

Connaître c’est reconnaître

Poussons un cran plus loin le raisonnement. Lorsque vous croisez un ami par hasard dans la rue, vous le reconnaissez instantanément car vous associez automatiquement son image avec la représentation mentale que vous vous en faites. Idem quand vous reconnaissez une odeur ou un bruit: vous établissez naturellement une correspondance entre une perception réelle et une représentation mentale, en faisant abstraction des différences éventuelles. Borgès raconte dans une de ses nouvelles, l’histoire de Funès, un homme pourvu d’une mémoire si prodigieuse qu’il ne pouvait rien oublier. Funès éprouvait toutes les peines du monde à reconnaître les choses car il ne pouvait oublier les différences entre le chien qu’il avait vu la veille et le même chien aujourd’hui, vu sous un autre angle et sous une lumière différente.
Et si la connaissance relevait du même type de pontage mental, jeté cette fois non plus entre une perception particulière et une catégorie (le truc à poil tout bavant est un chien) mais entre plusieurs catégories différentes et une super-catégorie qui les englobe (les chiens et les chats, de la famille des mammifères)? C’est l’idée de Borgès quand il écrit à propos du malheureux Funès: « Je soupçonne cependant qu’il n’était pas très capable de penser. Penser c’est oublier des différences, c’est généraliser, abstraire. Dans le monde surchargé de Funes il n’y avait que des détails, presque immédiats. »  L’analogie serait alors le pilier de notre intelligence puisque penser = conceptualiser, concept = reconnaissance, et reconnaitre = faire une analogie.

La logique n’est rien sans l’analogie

Bien entendu, il existe d’autres processus mentaux qui structurent notre pensée, la logique par exemple (« Tous les hommes sont mortels, Socrate est un homme donc Socrate est mortel »). Mais tout rigoureux qu’il soit, un raisonnement ne s’ancre dans notre esprit que s’il réussit à s’associer à des illustrations concrètes qu’on mémorise facilement. C’est tout le principe des techniques mnémotechniques (source). Si la formule E=mc² est si célèbre, c’est qu’elle fait sens, c’est-à-dire qu’on peut lui associer une interprétation (l’idée que la matière est une forme d’énergie comme une autre), une application (les applications civiles ou militaires du nucléaire), des images (la formule elle-même, très simple ou encore les photos d’Einstein) etc. Notre mémoire et plus généralement nos représentations du monde ne trouvent leur place dans notre esprit que grâce au réseau hiérarchique d’associations, d’analogies qui se sont sédimentés dans notre cerveau.

J’ai trouvé dans mon podcast préféré (Radiolab, en anglais malheureusement) une illustration a contrario de cette idée. Eureqa (téléchargeable gratuitement ici) est un programme génial permettant d’inférer les équations de n’importe quel système à étudier (mécanique, électronique, biologiques etc) à partir simplement des données observées au cours du temps. Face à un mouvement mécanique, il retrouve tout seul toutes les lois de Newton, les lois de conservation de l’énergie de la quantité de mouvement etc. Dingue non? Un biologiste a donc voulu mettre à profit ce programme révolutionnaire pour comprendre la loi d’évolution d’un système biologique particulièrement complexe qui présentait de bien étranges récurrences. Eureqa lui a rapidement craché une équation très simple qui non seulement rendait parfaitement compte des observations, mais qui prédisait en plus d’autres motifs cachés qu’on a pu vérifier après coup. Sauf que le sens de l’équation proposée est jusqu’ici resté complètement opaque pour les chercheurs: la formule semble exacte mais on n’arrive pas à interpréter son sens et le mystère n’a fait que s’épaissir. Faute de pouvoir la relier avec d’autres lois connues, la formule découverte ne trouve pas sa place dans notre corpus de connaissance, elle est littéralement indigérable par notre esprit.

Ne pas confondre Eureqa et Eurêka!

source ici

Le programme Eureqa fournit des équations mais ne peut déclencher chez son utilisateur le fameux déclic qui marque la compréhension, cet instant délicieux où les choses prenne sens tout à coup en s’associant les unes avec les autres. L’image de la lumière qui s’allume au-dessus de la tête de celui qui vient de comprendre semble particulièrement bien choisie: cet instant se traduit apparemment par une brutale transition dans le fonctionnement de nos neurones qui synchronisent soudain leurs décharges. C’en est presque lacanien: on raisonne en résonnant dans sa tête. Je n’ai rien trouvé dans la littérature au sujet de la décharge de volupté qui accompagne cet instant précis, mais je suis convaincu qu’il n’y a pas une grande différence de nature entre ce plaisir « intellectuel » et d’autres plaisirs plus charnels. Et il doit en être de même pour certains animaux, puisqu’on a découvert plusieurs dauphins sauvages s’entraînant spontanément à « marcher sur leur queue » rien que pour le plaisir de surmonter ce défi, après avoir côtoyé un de leurs congénères dressé à le faire puis remis en liberté.

Un raccourci pour l’intelligibilité du monde
Revenons à nos moutons. Nous avons, me semble-t-il, tous les éléments d’explications pour comprendre le pouvoir d’attraction des analogies bien choisies. L’analogie est d’autant plus tentante lorsque l’image employée est familière et que son association est naturelle avec l’objet en question. Si en plus, elle apporte une explication simple à un phénomène difficilement compréhensible, elle devient irrésistible. Il est devenu quasiment impossible de parler d’économie autrement que par métaphores sportives ou guerrières, du genre « La France gagne/perd la bataille de l’emploi »; « Le G20 en panne de croissance »; « Le MEDEF fait de la résistance », etc. Les problèmes commencent lorsque l’analogie est à la fois naturelle et biaisée.
– On l’a vu dans la série de billets sur la mondialisation, la fameuse image d’une guerre économique entre les nations est dangereuse car contrairement à la guerre, la concurrence internationale n’est sûrement pas un jeu à somme nulle.
– Tout aussi trompeuse, l’image du gâteau économique qu’on partage (en parlant des emplois, des richesses etc) puisque bien souvent la taille du gâteau en question dépend en grande partie de la manière dont on choisit de le découper!
– En médecine, l’image de la fièvre brûlant le malade a longtemps conduit à la combattre alors qu’elle est la meilleure défense de l’organisme contre la maladie.
– En polique, la personnification du corps électoral est source des commentaires les plus farfelus (« l’électorat a voulu donner un avertissement mesuré au gouvernement » ou encore « les électeurs ont affiché un soutien prudent à tel candidat ») comme si la moyenne des votes reflétait l’opinion de la majorité des votants.
– En biologie, la comparaison du cerveau à un ordinateur super-puissant a la peau dure, alors qu’elle passe sous silence le rôle prépondérant des émotions dans son fonctionnement.
– Il y a enfin les regrettables analogies pseudo-darwiniennes servant à justifier la survie des plus aptes (« survival of the fittest »).

Evidemment tous les proverbes sont construits sur des analogies discutables (« on ne fait pas d’omelettes sans casser des oeufs » ou « un tien vaut mieux que deux tu l’auras »), et je ne vais pas m’amuser à en recenser toutes les limites. Mais à titre de salubrité publique, je laisse quand même ce billet ouvert pour y consigner les analogies faussement évidentes à mesure qu’elles me tombent sous le nez…

* Pour illustrer ma thèse toute xochipillesque, je mettrai les images ou les analogies en vert dans ce billet.

Sources:

Jacques Bouveresse: Prodiges et Vertiges de l’analogie

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Commerce international: un exemple d’égalité! sur les analogies trop évidentes dans le domaine économique
Magic Pavlov: sur les prodiges de l’association mentale

4 comments for “Prodiges et vertiges de l’analogie – le remix

  1. Lame Spirale
    22/11/2010 at 09:01

    >Concernant la pop et le rock, le souci est dèjà que ca signifie pas la même chose pour les ricains.Madonna c'est de la pop pour eux.L'équivalent de la variété chez nous.Tandis que le rock c'est tout ce qui est un groupe sur scène avec des guitare (et encore). C'est très large.Chez nous si un groupe dit qu'il fait du rock, souvent il pense Rolling stones, doors, acdc ..Tandis que ceux qui disent pop/rock se revendiquent souvent U2, Muse, des trucs plus récents.Une histoire de génération si on veut …Merci pour l'article, ça va me servir pour mes paroles de chanson. Pop ou rock ? Hum …

  2. AlexM
    02/12/2010 at 00:46

    >Je continue à conseiller ce bouquin, y compris à mes étudiants, car il a à mon avis deux qualités :- il ne manie pas la langue de bois, et les cibles de l'auteur sont claires. C'est assez rare en philosophie.- il est court, et c'est une très bonne initiation pou entrer dans le sujet (sans lire Sokal-Bricmont qui est plus volumineux et au style moins enlevé).Ceci dit, pour cette dernière raison, je peux comprendre que tu aies trouvé qu'il y manquait des choses.

  3. Word and Shape
    06/12/2010 at 08:27

    >Moi ce qui m'épate toujours c'est qu'on puisse s'étonner de ce que le cerveau ne fonctionne pas de façon logique, autrement dit de ce que nous puissions avoir le sentiment si fort que la façon de voir le monde de notre raison soit effectivement la réalité.

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