Plastique la vie!

Avec son fameux exemple du Pouce du Panda, Stephen Jay Gould a rendu célèbre la notion d’exaption: en fait de pouce, il s’agit d’une excroissance osseuse poussée par hasard sur la patte et que le Panda utilise comme un sixième doigt opposable, bien pratique pour effeuiller les bambous et se goinffrer avec les feuilles. L’exaption désigne la capacité qu’ont les êtres vivants à détourner l’usage de leurs propres organes pour les exploiter à leur avantage.

Le nez n’est pas « fait » pour supporter des lunettes, mais quand on a inventé les verres correctifs, c’était bien utile comme support des montures. L’exaption est donc une sorte de recyclage biologique, trouvant une utilité a posteriori aux caractères de l’être vivant. Les ailes des insectes se seraient ainsi constituées à partir des vestiges de leurs branchies, l’oreille interne des mammifères à partir des os des mandibules supérieures de leurs ancêtres reptiles, et les premières plumes étaient sans doute surtout surtout utiles pour se tenir chaud.

L’exaption est-elle darwinienne?

Tous ces exemples collent bien avec la théorie Darwinienne, puisque ces détournements d’usage ont probablement procuré assez d’avantage évolutifs à leurs inventeurs pour qu’ils passent le filtre de la sélection naturelle. J’ai plus de mal à croire qu’elle explique certains bricolages qui sortent carrément du cadre classique de la sélection naturelle. Prenez par exemple la capacité de récupération des handicaps accidentels ou congénitals qu’on observe chez les jeunes enfants. Quelque soit la lourdeur du handicap à surmonter, médecins et parents sont toujours épatés par leur incroyable résilience. On a par exemple découvert tout récemment que certaines personnes, aveugles de naissance, arrivaient à se repérer dans l’espace en écoutant l’écho sonore de leurs propres claquements de langue, un peu comme des chauve-souris qui se guident par écholocalisation. Cette technique est terriblement efficace et ces jeunes mènent une vie pratiquement normale, marchant dans la rue comme tout le monde en évitant les obstacles. Ils arrivent même à faire du roller! La vidéo est assez bluffante :

Les neurologues qui se sont intéressés à leur cerveau ont découvert que leur aire visuelle y avait été reconvertie en zone d’analyse sonore des échos entendus! D’où vient cette capacité d’échololocalisation? Pas de la sélection naturelle, évidemment, à moins d’imaginer qu’il y a très très longtemps vivait un peuple d’individus aveugles de naissance chez lequel les borgnes écholocalisés s’en seraient mieux sortis que les autres. Et puis on n’est pas chez Marvel et ces aveugles talentueux ne sont pas des mutants! Vous me direz que ce n’est pas pas la faculté d’écholocalisation qui aurait été sélectionnée par l’évolution, mais la plasticité globale du cerveau, ce qui permet de mieux surmonter les accidents ou les aléas de la vie donc d’assurer une meilleure « fitness » comme disent les biologistes. Le problème c’est que la plasticité cérébrale n’est pas un trait morphologique précis, comme la taille des jambes ou la pilosité. C’est juste un concept un peu fourre-tout qui désigne les mille et une façon dont le cerveau peut s’adapter aux contraintes le cas échéant. Or la sélection naturelle n’opère pas sur des concepts généraux ou sur des talents cachés, elle ne sait que trier des caractères morphologiques (des phénotypes) bien réels en fonction de leur capacité à survivre et se multiplier. Exit donc, à mon avis, l’explication néodarwiniste classique.

Le vivant: une machine à optimiser?

La biologie a d’autres cordes à son arc que la génétique pour expliquer l’adaptabilité des individus aux conditions de l’environnement. On sait par exemple que l’expression des gènes est fortement modulée par l’environnement (l’alimentation, la température, le stress subi etc). La même fourmi se transforme tantôt en guerrière, tantôt en ouvrière, tantôt en reine selon le traitement qu’elle reçoit dans son berceau. Or on a vu (dans ce billet par exemple) que certaines de ces modifications du phénotype sont transmissibles sans modification de l’ADN. Les modifications épigénétiques, puisque c’est comme ça que ça s’appelle, ne pourraient-elles pas expliquer l’adaptabilité individuelle à l’environnement au cours de l’existence? Le problème c’est qu’on n’a pas trouvé l’équivalent épigénétique des mutations de l’ADN, qui constituent une source inépuisable de variations aléatoires. Or la théorie darwinienne a besoin de variabilité pour alimente le filtre de la sélection naturelle et trouver par hasard un phénotype adapté. Il manque donc un « horloger aveugle » à une théorie épigénétique de l’évolution…DIfficile donc d’expliquer la plasticité cérébrale par la génétique ou l’épigénétique. D’autant que la plasticité tout court (pas forcément cérébrale) est LA qualité universelle du vivant, peut-être même sa signature tant il semble programmé pour tirer le meilleur parti des ressources physiologiques à sa disposition. C’est vrai au niveau des espèces (notre Panda et son fameux pouce), des individus (les jeunes handicapés) mais aussi des sociétés animales. Comme ces abeilles japonaises qui ont inventé mille et une façons de se défendrecontre les envahisseurs-frelons.

L’ADN, un livre de cuisine?
Les abeilles européennes récemment confrontés à ces mêmes frelons n’ont pas encore trouvé l’astuce, mais je parie un pot de miel qu’elles sauront très vite s’adapter… Ne pourrait-on imaginer que le même processus d’adaptation chez l’individu ait son équivalent au niveau de l’espèce ou des sociétés animales, à des échelles de temps différentes? Allez, délirons un peu. Cette « plasticité phénotypique » permettrait au vivant d’exploiter au mieux les différentes expressions possibles du code génétique, un peu comme une partition de musique qu’on pourrait jouer sur différentes clés, avec différents instruments ou selon différents tempos.

Alors que la théorie évolutive classique fait peu de cas de l’individu, dont le phénotype est entièrement déterminé par son code génétique soumis à un environnement donné, cette vision redonnerait à l’individu une place centrale dans l’équation. Grâce à un feedback permanent entre fitness et expression du code génétique, il puiserait dans son code génétique l’expression la plus adaptée à sa situation, un peu comme on cherche une recette dans un livre de cuisine, pour reprendre une idée chère au biologiste Thierry Lodé [1] Pour prendre une métaphore plus technologique, l’ADN serait un peu comme le hardware informatique, sur lequel l’individu pourrait faire tourner différents logiciels jusqu’à trouver le meilleur. Essayer de comprendre le vivant uniquement à partir du code génétique serait aussi difficile que de décrypter un logiciel à partir des circuits imprimés sur lequel il est programmé!

Une plasticité phénotypique toute lamarckienne
Bon, je vous concède que ce processus auto-adaptatif entre phénotype, environnement et génotype fleure bon le néo-lamarckisme et reste encore un peu fumeux. En même temps, il permettrait d’expliquer pas mal de trucs:
– les organismes n’ont pas forcément besoin de grandes mutations pour s’adapter aux variations de l’environnement: il est plus simple et moins risqué de modifier un programme que de toucher au hardware!
– la (relative) indépendance entre code génétique et phénotype se comprend bien. Pour obtenir le même phénotype à partir de différents génotypes, il suffit que la même partition puisse être jouée sur des codes génétiques différents. [PS: la fin de ce paragraphe est à prendre avec des pincettes, cf le troisième commentaire de Taupo] J’ai raconté dans ce billet sur les plantes comment le botaniste Francis Hallé a trouvé 45 génotypes différents en analysant 13 figuiers étrangleurs. Et l’on a découvert il y a peu qu’en Afrique, les éléphants des savanes et ceux des forêts forment deux espèces bien distinctes malgré leur ressemblance. Avec plus de 58% de différence génétique, elles ont plus d’écarts qu’entre un cheval et un zèbre!
– un mécanisme auto-adaptatif expliquerait la rapidité avec laquelle les espèces s’adaptent parfois aux changements de l’environnement.

Prenez l’exemple des criquets Teleogryllus oceanicus que j’ai trouvé dans le bactérioblog de Benjamin. Ces criquets qui ont l’habitude d’attirer les femelles en « stridulant » grâce au frottement de leurs ailes, sont récemment devenus victimes d’un parasite mortel qui les repère grâce à ces stridulations. Vivre ou copuler, comment choisir? Pas de problème: en moins de vingt générations sont apparus des criquets mutants, dotés d’une forme d’ailes les empêchant de striduler. Pour se reproduire, les mutants se tiennent tout près des mâles chanteurs (car il reste des non-mutants survivants) et profitent ainsi des femelles attirés par ces mâles, sans risquer de se faire parasiter. Malins les mutants!
Aussi inachevée soit-elle, cette idée d’une plasticité phénotypique auto-adaptative (on pourrait la baptiser 2P2A!) commence à trouver quelques supporters, agacés par les insuffisances du néodarwinisme et son gène égoïste (Denis Noble ou Gérard Nissim Amzallag par exemple, que je n’ai pas encore lus). Elle pose pourtant au moins autant de problèmes qu’elle n’en résout: quelle serait la nature de cet algorithme auto-optimisateur et d’où sort-il? Comment l’interprétation optimisée se transmettrait-elle de génération en génération? Bon, mais après tout, n’est-ce pas le propre de toute nouvelle théorie que d’ouvrir de nouvelles zones d’ombres?

Sources:
Thierry Lodé, « la biodiversité amoureuse » (O Jacob, 2011): malgré quelques idées très pertinentes, j’ai été assez déçu par ce bouquin dont l’argument général très confus est noyé par des exemples pas toujours très bien expliqués.  Dommage!
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18 comments for “Plastique la vie!

  1. Taupo
    02/09/2011 at 07:18

    >Même si je pense que la place de l'épigénétique est encore mal comprise à l'heure actuelle, je pense que ta réflexion autour du rejet du neo-darwinisme s'articule autour de principes erronés!Or la sélection naturelle n'opère pas sur des concepts généraux ou sur des talents cachés, elle ne sait que trier des caractères morphologiques (des phénotypes) bien réels en fonction de leur capacité à survivre et se multiplier. Exit donc, à mon avis, l'explication néodarwiniste classique.Ben non, tous les caractères phénotypiques ne sont pas sujets à la sélection naturelle. C'est bien ce qui rentre dans la Nouvelle Théorie Synthétique de l'Evolution. C'est sûr qu'en s'imaginant que TOUS les caractères subissent une pression de sélection, on est pas sorti de l'auberge… Mais ce n'est pas le cas et ça se voit au niveau génétique. En comparant les génotypes de différents individus, on peu se rendre compte des zones du génomes qui sont plus ou moins sujettes à une pression de sélection. Et certaines sont dans un état relâché et peuvent accumuler des mutations sans grande incidence sur la fitness générale de l'individu. Dans ce cadre-ci, la plasticité neuronale issue d'une pression de sélection visant à une intercommunication accrue des régions cérébrales peut tout à fait s'épancher vers des caractères non sélectionnés comme la co-option de régions cérébrales vers des activités exotiques. Ça rentre parfaitement dans le cadre de la théorie…

  2. Taupo
    02/09/2011 at 07:19

    >Ton exemple avec les figuiers étrangleurs et les éléphants, c'est surtout ça qui m'a poussé à écrire ce commentaire qui n'en finis pas. Alors sous prétexte que toi, tu ne vois pas beaucoup de différences morphologiques entre deux animaux ou plantes, tu juges que leur différence génétique doit être minime!!! C'est juste dingue comme raccourci intellectuel! Est-ce que tu as comparé tous les caractères que tu ne voyais pas (système immunitaire, fonctions cellulaires, comportements, etc…)? Est-ce que tu sais où se trouvent ces différences génétiques (parties non codantes de l'ADN par exemple, beaucoup plus sujettes à l'accumulation de variation)?Et puis surtout, est-ce que ressemblance d'un caractère, à vue, ne peut pas provenir d'une histoire évolutive différente, expliquée donc par de profondes différences génétiques!Là, j'avoue, j'étais bluffé par ton absence de recul sur la question. Mais bon, j'imagine que tu as écrit cet article surtout pour titiller les esprits. Ca a marché pour moi: je fulmine!!Bref, avant de rejeter la théorie de l'évolution aux orties, je te conseille d'abord de vérifier si véritablement elle ne peut pas expliquer chacun des exemples que tu cites. Pas seulement en les abordant d'un bref coup d'oeil, mais en allant vérifier si des chercheurs ne s'y sont pas attelés!

  3. Taupo
    02/09/2011 at 07:20

    >Le problème c'est qu'on n'a pas trouvé l'équivalent épigénétique des mutations de l'ADN, qui constituent une source inépuisable de variations aléatoires.Hein? Que? De quoi? Mais, mais, mais: l'épigénétique DESIGNE des variations!!! Qu'un gène soit ON ou OFF, c'est une variation. Les différents modes d'opération des facteurs épigénétiques (microARN, Méthylation de L'ADN, état de la chromatine, facteurs maternels dans la cellule œuf,…), tout ça rentre dans la VARIATION de l'expression de gènes cibles. Chacun de ces systèmes sont également susceptibles de varier dans leur efficacité: certes ce n'est pas AUSSI variable que l'information génétique contenue dans l'ADN mais de là à prétendre qu'on ne trouve pas de source de variation dans les mécanismes épigénétiques, c'est aller loin!DIfficile donc d'expliquer la plasticité cérébrale par la génétique ou l'épigénétique.Donc déjà, en excluant les deux précédents préceptes erronés, c'est beaucoup plus facile d'accepter une explication génétique (ce que je préconiserai) ou épigénétique à la plasticité neuronale. La plasticité neuronale peut tout à fait émerger dans une théorie même classique de l'évolution: un caractère non sélectionné pris en auto-stop par la sélection d'un autre caractère. Pas de soucis, ça marche! Pour le prouver, il faut trouver quels sont les gènes responsables de la plasticité neuronale, comprendre leur action dans l'organisation cérébrale et déterminer comment ils ont été sélectionnés au cours de l'évolution humaine. Ce sera long, mais c'est possible.Alors que la théorie évolutive classique fait peu de cas de l'individu, dont le phénotype est entièrement déterminé par son code génétique soumis à un environnement donné, cette vision redonnerait à l'individu une place centrale dans l'équation.Déjà, il va falloir arrêter d'utiliser des termes inadéquats pour parler de programme génétique: le code génétique, c'est la correspondance entre chaque trio de nucléotides et les acides-aminés présents dans les protéines synthétisés à partir de la lecture du dit code.Dire que le phénotype n'est qu'une expression directe du génotype, c'est déjà détourner le propos des neo-darwinistes les plus hard-core! Même Dawkins ne s'avancerait pas à dire ça! Du coup, oui, c'est tout facile à réfuter une citation fallacieuse! Je te renvoie à la page Wikipédia sur le phénotype pour que tu puisses te faire un avis:http://fr.wikipedia.org/wiki/Ph%C3%A9notypeles organismes n'ont pas forcément besoin de grandes mutations pour s'adapter aux variations de l'environnement: il est plus simple et moins risqué de modifier un programme que de toucher au hardware!Mais ça, c'est déjà possible au niveau génétique! Tu peux avoir des variations de l'expression de certains gènes par simple altération des régions génétiques régissant l'expression de gènes connexes. Si tu y rajoutes des facteurs épigénétiques comme la modification de la compaction de l'ADN, tu as là une grande plasticité sans nécessité de modifications énormes du génotype…

  4. Taupo
    02/09/2011 at 07:20

    >Le 3ème commentaire était entre le premier et le second…

  5. Xochipilli
    02/09/2011 at 19:56

    >@Taupo: moi qui pensais faire réagir, c'est réussi!Merci d'avoir pris le temps d'argumenter dans le détail, c'est un bon stimulant pour la rentrée ;-)Je tâche de te répondre aux différents points:- Sur ton premier commentaire, mon point n'est pas que TOUS les caractères phénotypiques sont sujets à sélection naturelle, mais simplement que la sélection naturelle ne peut agir QUE sur eux. Et que la doxa darwinienne ne propose que deux explications possibles à la fitness d'un caractère: soit par la contingence soit par la sélection naturelle parmi d'autres caractères moins adaptés.On peut imaginer que la plasticité neuronale soit un trait fortuit, embarqué par hasard avec un autre caractère sélectionné pour sa fitness, mais ça tiendrait un peu du miracle, non?- Sur les différences génétiques entre les éléphants et les plantes, tu as raison il faudrait en savoir plus. Thierry Lodé (dont je tire l'exemple p94 de son bouquin) évoque une comparaison sur "les séquences nucléaires (1732 paires de base)". J'ose imaginer qu'il s'agit de séquences codantes mais c'est pas clair. Idem sur les plantes, je vais tâcher d'en savoir plus…- Sur ton troisième commentaire, je me suis sans doute mal exprimé: l'épigénétique exprime bien sûr une variation dans l'expression du gène, mais change-t-elle l'équation (de la page Wikipedia que tu cites): Phénotype = génotype + environnement?A ma connaissance (et je ne demande qu'à être détrompé), pour un génotype et un environnement donné, on obtient toujours plus ou moins la même expression phénotypique. Ne manque-t-il pas une source d'imprédictibilité forte dans l'expression épigénétique, une fois tous les paramètres fixés? Imprédictibilité fondatrice qu'assurent les mutations dans la génétique classique. Bref, je ne dis pas que la génétique ou l'épigénétique n'autorisent pas la variabilité des individus, mais qu'il reste à découvrir les processus de "tatonnements" grâce auxquels on arrive d'une manière ou d'une autre, à tomber sur un caractère adapté pile poil…

  6. JPC
    03/09/2011 at 14:27

    >Les critiques de Taupo me semblent justifiées. J'ai par exemple beaucoup de mal avec cette phrase : "Grâce à un feedback permanent entre fitness et expression du code génétique"Peux-tu expliquer ce que tu entend par ce feedback…Je ne comprend pourquoi la plasticité cérébrale ne peut pas être le fruit de la sélection naturelle pour toi.Tu précise d'ailleurs que "la plasticité cérébrale n'est pas un trait morphologique précis", mais " désigne les mille et une façon dont le cerveau peut s’adapter".Ces 1001 façons peuvent-être sélectionnées une par une grâce à la sélection naturelle car elles augmentent la fitness d'une façon où d'une autre. Nous ne voyons que le résultat global, la plasticité.Ex: Les individus porteurs de mutations permettant par exemple aux neurones d'établir des connexions synaptiques pendant une durée plus longue du développement peuvent avoir une meilleur fitness. Et de cette capacité à établir des synapses résulte une partie de la plasticité cérébrale.Pour moi une plasticité +/- grande constitue une variation, un caractère authentique, qui fait l'objet d'une sélection. On peut très bien imaginer qu'un système évolue selon un compromis plasticité / efficacité.Je ne suis peut-être pas très clair, et j'avoue avoir du mal en changer d'angle de raisonnement sur ce coup…

  7. Xochipilli
    03/09/2011 at 17:33

    >@JPC: Je n'ai aucune idée de la nature du feedback entre morphologie et environnement, mais force est de constater qu'un tel feedback est à la base du fonctionnement du cerveau puisque celui-ci se réorganise en permanence en fonction des besoins de l'individu ou en cas de lésion.Sur ton second point, je vois trois possibilités pour qu'une mutation permettant "l'écholocalisation" puisse être retenue par sélection naturelle:- soit elle ne porte que sur ce seul caractère phénotypique, et dans ce cas il faudrait qu'elle soit favorable dans un très grand nombre de cas. Or l'écholocalisation dans le cerveau n'a d'utilité que pour les aveugles de naissance ce qui constitue une assiette bien trop réduite pour permettre à la sélection naturelle de s'exercer (surtout que l'espérance de vie des aveugles de naissance ne devait pas être bien grande il y a 100 000 ans…);- soit la mutation en question apporte par hasard d'autres caractères avantageux pour son porteur, aveugle ou pas et elle est embarquée (par auto-stop comme le suggère Taupo) dans la sélection naturelle. Pourquoi pas? Mon doute vient de ce qu'on découvre sans arrêt d'autres exemples d'adaptation tout aussi incroyables dans d'autres types de handicaps congénitaux. Ca ferait beaucoup de petits miracles je trouve.- troisième hypothèse: la faculté d'écholocalisation n'est qu'une facette d'une plasticité cérébrale plus globale et s'exprimant sous 1001 formes. Dans ce cas (qui me paraît effectivement le plus probable), pourquoi ne pas imaginer qu'il puisse exister l'équivalent de la plasticité cérébrale au niveau du corps tout entier? Cette "plasticité corporelle" permettrait à l'organisme de s'adapter globalement aux aléas de la vie, aux changements de l'environnement, aux handicaps moteurs etc. exactement comme le fait le cerveau à son niveau.C'est cette hypothèse d'une "plasticité corporelle globale" que je propose dans ce billet comme une "idée à casser". Elle ne contredit aucune théorie classique (sélection naturelle, génétique, épigénétique…) mais elle constitue par contre une hypothèse supplémentaire qui me paraît intéressante à creuser malgré son fumet un peu hérétique 😉

  8. Taupo
    03/09/2011 at 18:26

    >En fait Xochipilli, je crois avoir mis le doigt sur ton problème: tu penses que l'organisation du cerveau est optimisée à la base et réorganisée foncièrement pendant la vie. C'est pour ça que tu penses en terme de miracle quand tu prends le cas des capacités d'écholocalisation chez les aveugles (qui est en fait généralisé chez cette population: Enhanced sensitivity to echo cues in blind subjects. Dufour A, Després O, Candas V. Exp Brain Res. 2005 Sep;165(4):515-9. Epub 2005 Jul 1. ).Mais en fait, cela provient, à mon avis, de l'ignorance qu'on partage sur les mécanismes du développement du cerveau. On s'imagine une cartographie très robuste et reproductible du cerveau, avec des régions consacrées à différentes tâches, mais m'est avis que cette image provient de la comparaison de très nombreux cerveaux issus d'une histoire de vie similaire! En d'autre termes, la sélection naturelle aurait simplement sélectionné la mise en place de plus en plus de matière grise susceptible de s'organiser grosso modo selon un plan de base (mais très très plastique… on est pas non plus dans la finesse), et l'expérience de vie finit de rendre la cartographie du cerveau reproductible (ex: autour d'un noyau de neurones dédiés à la reconnaissance du visage dont le développement programmé a fortement été sélectionné, l'émergence de neurones liés aux mêmes fonctions sera spontanément favorisé). L'émoi qui te survient quand tu te rends compte que des régions du cerveau peuvent être co-opté à d'autres fonctions 'non prévues" vient du fait que tu pensais initialement que la cartographie du cerveau était fixe!M'enfin: y'a pas de région dédiée à l'utilisation de la souris, des manettes de jeu… pourquoi une région dédiée complètement à la vue? C'est potentiellement juste une région capable de traiter n'importe quel stimuli. Faut se le rappeler: l'évolution est très très paresseuse!

  9. Xochipilli
    03/09/2011 at 20:15

    >@taupo: ton explication est très convaincante! Mais elle ne fait que me renforcer mon interrogation: pourquoi ce mécanisme d'auto-adaptation serait-il valable pour le cerveau seulement et pas pour le développement du corps en général (peut-être avec moins de flexibilité compte tenu des contraintes mécaniques). Surtout ne peut-on imaginer le même mécanisme pour le comportement des animaux (leur "instinct" souvent extraordinaire) qu'on réduit trop souvent à des réflexes innés, sélectionnés par la sélection naturelle sur des centaines de générations?En tous cas merci pour ces idées et ces réflexions, je trouve ça super intéressant 😉

  10. Miss Celaneus
    07/09/2011 at 23:00

    >Je suis tout à fait d'accord avec les réaction indignées de Taupo. Je ne vois pas où est le problème. Le fait que le cerveau privé d'un sens développe des capacités exceptionnelles dans d'autres directions est archi-documenté. Il s'agit d'adaptation d'un individu certes, mais toujours neurologique. Un cul de jatte ne développe pas un autre membre pour marcher. Cela prouve seulement que les fonctions du cerveau ne sont pas génétiquement programmées, et probablement ladite plasticité du cerveau est un avantage sélectif, à mon avis elle a un rapport avec la néoténie, qui est aussi un avantage sélectif, contrairement à l'intuition, puisque les nouveau-nés humains risquent fort de décéder prématurément, et ne s'en privaient pas. L'aveugle qui "voit" avec les oreilles ne modifie pas son propre génotype, que je sache, ni celui de ses enfants, Lamarck peut reposer en paix. Quant à l'adaptation des sociétés, on appelle ça l'empirisme, ça marche très bien.La doxa darwinienne te salue bien !Et enfin, in cauda venenum, congénitaux serait mieux que congénitals…

  11. Miss Celaneus
    07/09/2011 at 23:42

    >Quant à la plasticité corporelle, je crois que tu sous-estimes les contraintes mécaniques, comme tu dis. Pour reprendre une analogie rebattue, il est plus facile de changer le software d'un ordinateur qui fait du traitement de texte pour jouer au poker que celui d'un escabeau pour en faire un vélo. Surtout, ça demande beaucoup moins d'énergie. En définitive, si je comprends bien, ta question est : pourquoi un individu peut-il développer une écho-localisation, et pas se faire pousser des ailes en cas de besoin ? Tu as raison de dire que l'avantage pour les aveugles est négligeable au niveau de l'espèce. Mais n'oublions pas que la sélection naturelle procède par élimination. Donc si 1001 possibilités existent mais qu'elles ne gênent pas, et ne demandent pas beaucoup d'énergie pour se conserver, il n'y a rien pour les faire disparaître. Mon hypothèse est qu'il y a infiniment plus de variations génétiques ou épigénétiques d'ailleurs, qu'on ne le croit, neutres, indifférentes, et qui donnent des capacités qui ne s'expriment jamais, ou presque jamais, comme dans tes petits miracles. En cas de stress majeur sur l'espèce, certaines d'entre elles peuvent se révéler par hasard utiles, voire salvatrices. Imagine qu'une épidémie rende aveugle tous les mammifères… Ca c'est du pur Stephen Jay Gould, pour le coup…

  12. Xochipilli
    08/09/2011 at 07:50

    >@Miss: je suis finalement assez d'accord avec tous tes arguments, ce qui me laisse penser que mon billet est confus. En fait, pour résumer, j'ai du mal à croire au miracle de mutations silencieuses et préencodées qui tomberaient pile-poil dans certains cas exceptionnels. Mon idée est que les gènes ne sont pas le bon niveau d'explication pour comprendre l'adaptabiilté du "software du vivant" aux accidents de la vie. La redondance de tous les procesus vitaux et l'immense complexité des boucles de rétroactions physiologiques (entre systèmes, organes, tissus, protéines et gènes) offre suffisamment de souplesse aux organismes pour qu'ils sachent bricoler des solutions avec ce qu'ils ont, sans qu'on ait besoin de faire l'hypothèse d'une "bonne" mutation, donc in fine d'une sélection naturelle par élimination des moins bonnes. C'est ce mécanisme d'auto-adaptation qui me semble être le grand absent des théories évolutives classiques. Rien de révolutionnaire, finalement…

  13. Anonymous
    11/09/2011 at 18:31

    >"En fait, pour résumer, j'ai du mal à croire au miracle de mutations silencieuses et préencodées qui tomberaient pile-poil dans certains cas exceptionnels."Je crains que vous ayez mal compris les neo-darwiniens, qui ne suggèrent aucunement ce que vous écrivez.

  14. Miss Celaneus
    11/09/2011 at 18:53

    >Tout le monde a raison dans ce débat : nous ne disons pas que le génotype pré-encode l'écho-localisation, nous disons qu'il n'interdit pas de développer cette faculté. En revanche il interdit de développer des ailes à celui qui par accident perdrait ses jambes. Moralité : le cerveau est =génétiquement= plus adaptable que le squelette. Ce qui ne me paraît pas particulièrement difficile à croire.

  15. Taupo
    16/09/2011 at 23:12

    >Après notre discussion IRL, voici la notion que j'ai sur-simplifié : http://en.wikipedia.org/wiki/Evolutionary_capacitanceJe reviens bientôt avec des explications un peu plus détaillées sur ce phénomène

  16. Xochipilli
    17/09/2011 at 17:46

    >@Taupo: merci pour le lien (et pour l'IRL très sympa), ça ouvre vraiment des perspectives d'explication très intéressantes… Je vais continuer à creuser!

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