On a trouvé Homo Economicus!

En économie, cela fait bientôt cinquante ans que le divorce est consommé entre théorie et pratique. Toute la théorie classique est construite sur le modèle d’un Homo Economicus parfaitement rationnel, cherchant à maximiser son intérêt personnel en tenant compte de toutes les informations à sa disposition. En soi, la méthode  n’a rien de choquant puisque la démarche scientifique consiste précisément à simplifier la réalité pour en comprendre les lois. La relation entre pression et température d’un gaz s’approxime très bien en supposant qu’il est constitué de petites sphères dures rebondissant les unes sur les autres. Le problème c’est qu’en économie de très nombreuses expériences montrent que nous sommes particulièrement sous-doués dans cet exercice d’optimisation (je vous renvoie à cette série de billets si vous en doutiez encore) .

La décision en groupe, plus rationnelle que l’individu

Un récent article paru cet été dans le Journal of Economic Perspectives éclaire cette contradiction sous un angle nouveau. Il observe qu’au moment de prendre leurs décisions, les acteurs de la vie économique sont rarement des individus isolés les uns des autres. Surtout quand le choix n’est pas évident, on préfère consulter son entourage, s’entourer de conseils etc. Que ce soit en entreprise, en politique, en finance ou même à la maison, les décisions importantes sont souvent prises collectivement ou du moins validées par plusieurs personnes.

A ce titre il est particulièrement intéressant de comparer les tests de psychologie expérimentale selon qui participent des individus seuls ou en équipes. Premier enseignement: le jeu en équipe permet d’éviter pas mal de biais cognitifs classiques. Le « paradoxe de Linda » par exemple est instructif:

Linda a 31 ans, vit seule, plutôt extravertie et très brillante. Elle a fait des études supérieures en philosophie. Pendant ses études, elle était très sensible aux questions de discrimination et de justice sociale. Elle a participé à des manifestations anti-nucléaires. Laquelle des deux propositions suivantes est la plus probable:
(a) Linda est employée de banque
(b) Linda est employée de banque et militante dans un mouvement féministe.

La seconde proposition est plus restrictive que la première, elle est donc forcément moins probable. Pourtant 45% des étudiants interrogés individuellement donnent la réponse b. Ce taux d’erreurs chute lorsqu’on leur permet de se concerter à deux (34%) et à trois (17%). Comme le confirment d’autres expériences du même genre, la concertation permet d’éviter les pièges de la statistique. Jusque là, rien de très nouveau: on sait bien que plus il y a d’avis, plus il y a de chances de voir émerger la bonne réponse (c’est « la sagesse des foules » dont je vous ai déjà parlé ici) et l’explication qui l’accompagne lui permet de s’imposer facilement. C’est pour ça que face aux colles de Jamy Gourmaud, les deux équipes de vedettes non scientifiques qui participent à « Incroyables Expériences » s’en tirent plutôt pas mal.

Le collectif pousse à la spéculation rationnelle

Cette plus grande rationalité s’applique aussi aux jeux spéculatifs. Dans une version du concours de beauté dont je vous ai parlé ici, les parieurs doivent donner un nombre de 1 à 100, qui s’approche le plus possible de la moitié de la moyenne des réponses. Si les réponses s’étalent au hasard entre 1 et 100, la moyenne est de 50 et le gagnant sera celui qui aura parié sur 25. Mais si faisant ce raisonnement tout le monde mise sur 25, le vainqueur sera celui qui aura paré sur 12. En poursuivant le raisonnement à l’infini, on voit qu’il faudrait parier sur 0 si tout le monde était rationnel. Comme tout le monde ne l’est pas, le niveau de la mise indique le degré de spéculation d’un joueur. Il se trouve que quand ce jeu oppose des joueurs par équipes, les mises sont systématiquement moins élevées qu’en individuel, indiquant que les équipes spéculent un cran plus loin que les individus isolés:

Résultat, quand sont mélangés joueurs individuels et joueurs en équipes, ces derniers l’emportent beaucoup plus souvent que les individus (70% de chances supplémentaires).

On spécule donc davantage et plus efficacement à plusieurs, sans doute parce qu’il est plus facile de se mettre à la place des joueurs d’en face, lorsque l’on est plusieurs dans le même camp. Grâce à cette faculté, les équipes parviennent mieux que les individus à harmoniser leurs stratégies lorsqu’un telle coordination est gagnante pour tout le monde.

Carence de confiance dans les jeux par équipe

Mais ce supplément de spéculation a aussi son revers. Les équipes ont en effet beaucoup plus de mal dans les jeux où il faut faire confiance à l’autre. Voici un des exemples cités dans l’article, mettant en scène deux joueurs. Le premier reçoit une certaine somme d’argent, mettons 100€. Il peut tout garder pour lui ou bien en rendre une partie x. L’expérimentateur verse alors non pas x mais 3x au second joueur, qui à son tour peut tout garder ou en rendre une partie au premier.

Pour profiter au maximum de l’abondement de l’expérimentateur, les deux joueurs auraient intérêt à se faire parfaitement confiance. Si ce sont deux amis par exemple, le premier rend les 100€ initiaux à l’expérimentateur, le second joueur reçoit ainsi 300€ et s’il en rend la moitié à son ami, chacun se retrouve avec 150€. C’est la situation idéale. Mais si le second joueur est un truand, il peut garder les 300€ et ne rien reverser à son généreux donateur. Pour éviter de se retrouver Gros-Jean comme devant, le premier joueur a alors intérêt à garder les 100€ pour lui et ne rien laisser au second joueur. La défiance totale mène à une stratégie à la fois rationnelle et sous-optimale pour les deux joueurs.

Lorsque ce sont des équipes qui se prêtent à ce jeu de la confiance, elles se montrent à la fois moins confiantes et moins généreuses de 20% en moyenne que des individus isolés, que ce soit en position du premier ou du second joueur. Le phénomène est encore plus accentué lorsque l’équipe a une autre équipe en face d’elle plutôt qu’un individu. D’autres jeux similaires confirment qu’il semble plus difficile de faire confiance et d’être généreux lorsqu’on joue en équipe, même si cette méfiance est néfaste pour tout le monde.

Le rôle mitigé des groupes sur le bien-être collectif

Comment ces observations font-elles avancer le Schmilblick dans le débat qui opposent économistes classiques et behaviouristes. Il faut reconnaître aux premiers que l’on a enfin trouvé notre Homo Economicus. Non pas dans l’individu isolé comme ils le pensaient, mais dans les petits groupes de deux ou trois personnes partageant les mêmes intérêts et prenant des décisions concertées. Cette cellule de décision semble coller au modèle: mieux capable de comprendre où est son intérêt et peu sujette aux biais cognitifs ou aux comportements impulsifs. D’ailleurs, rien de tel pour s’astreindre à faire du sport régulièrement ou pour suivre un régime alimentaire, que de s’y engager avec un ou deux amis.

Mais l’homo economicus qui émerge d’un petit collectif s’avère aussi être un spéculateur soupçonneux, privilégiant son intérêt perso au détriment du bien-être collectif. Pour le coup, ce sont les behaviouristes qui ont vu juste, attribuant nos penchants altruistes à un vieux fonds de bienveillance naturelle plutôt qu’à je ne sais quelle super-rationnalité. Cet altruisme instinctif se retrouve d’ailleurs chez d’autres espèces animales dans des versions modifiées du jeu de la confiance (voir ce billet). C’est ce qui expliquerait qu’il est plus facile de réconcilier deux individus plutôt que deux clans ennemis et qu’il vaut mieux un seul représentant pour chaque camp -plutôt que deux ou trois- pour négocier un accord.

Il ressort de tout ça qu’on sort d’un conflit en n’étant pas plus rationnel mais au contraire en s’obligeant à l’être un peu moins. C’est la raison pour laquelle un collectif est toujours moins disposé à la concession qu’un individu isolé. A moins de le soumettre à l’influence d’un leader fort qui impose ses vues. Est-ce pour cette raison que les grandes initiatives de paix ont été historiquement prises sous l’impulsion de leaders « musclés » (je pense à l’histoire du Proche-Orient par exemple en particulier, avec Sadate et Begin, Arafat et Sharon) plutôt que sous des gouvernements plus enclins à la modération?

Sources:
Charness & Sutter, Groups Make Better Self-Interested Decisions (2012)

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