non-sens interdit

Part1: je veux une explication!
Pourquoi les ventes ont-elles baissé cette semaine? Comment se fait-il qu’on a perdu 0,01% de part de marché ce mois-ci? Je ne sais pas si vous avez remarqué, au boulot il faut toujours avoir une explication prête pour tout ce qui se passe, y compris pour des trucs manifestement aléatoires. Heureusement on ne demande pas à l’explication d’être rigoureuse et encore moins qu’elle soit vérifiée. Il suffit d’en trouver une qui soit suffisamment cohérente et raisonnable. Dans le fond ce besoin d’explication pour tout ce qui se passe d’important autour de nous est universel: nous sommes biologiquement programmés pour interpréter et trouver un sens aux choses, même quand elles n’en ont pas.

Dans une expérience célèbre des années 1970 on demandait à des femmes de juger de la qualité de quatre bas nylon sur des présentoirs devant elles. En réalité ces bas étaient rigoureusement identiques mais elles n’en savaient rien et elles ont fourni plus de 80 raisons différentes de préférer tel ou tel bas, en termes de couleur, de texture ou d’élasticité. Ne rigolez pas trop vite bandes de machos, personne n’échappe à la rationalisation a posteriori, c’est plus fort que nous. Il suffit de parcourir la presse financière pour se convaincre que les explications contradictoires ne font peur à personne quand il faut expliquer des cours qui jouent au yo-yo. Nassim Taleb rappelle malicieusement dans « Le Cygne Noir » que lorsque Saddam Hussein fut arrêté en 2003, Bloomberg diffusa coup sur coup deux flashes. Le premier, à 13H01 titrait: « Hausse des bons du Trésor américain; l’arrestation de Saddam Hussein pourrait ne pas enrayer le terrorisme ». Le second, une demi-heure plus tard: « Chute des bons du Trésor américain; l’arrestation de Hussein accélère la perception du risque ». Au moins ces dames avaient eu le bon goût de ne pas se contredire dans leurs explications, elles!

Un besoin universel…

Toutes les sociétés ont en commun d’avoir inventé une mythologie particulière, un récit fondateur qui explique pourquoi le soleil se lève, pourquoi on meurt, d’où vient la vie etc. « Une civilisation débute par le mythe et finit par le doute » écrivait Cioran… Cette mythologie originelle est la signature identitaire d’une société et la source de tous ses rituels. Comme dans ce passage irrésistible de Men in Black2 (après Cioran, la chute est brutale, pardonnez-moi) où un peuple de petits aliens enfermé depuis des générations dans le casier d’une consigne de gare vit dans l’ignorance de ce qui se passe de l’autre côté de la porte, et voue un culte étrange aux objets enfermés dans ce casier:

Ce besoin irrépressible de trouver des règles et d’y caler des rituels n’est même pas le propre de l’homme. Dans une expérience réalisée en 1948 le psychologue américain Burrhus Skinner enferma un pigeon dans une caisse munie d’un dispositif distribuant de la nourriture à intervalles réguliers. Les pigeons auraient pu se contenter d’attendre que la nourriture tombe toute seule, mais pas du tout! Trois fois sur quatre, l’animal est tenté d’attribuer le déclenchement de la distribution de nourriture à l’action qu’il est en train de faire pile à ce moment là. En répétant cette action, il reçoit de nouveau de la nourriture. Forcément, puisque celle-ci est distribuée à intervalles réguliers quoiqu’il arrive, mais le pigeon ne le sait pas et ce premier succès l’encourage à recommencer la manoeuvre. A force de renforcements répétés, il s’auto-conditionne pour ce comportement totalement absurde. Certains pigeons tournent sur eux-mêmes, d’autres tapotent la caisse à un endroit ultra précis, hochent la tête, battent des ailes, lèvent les pattes etc. Les pigeons deviennent littéralement superstitieux!

La preuve par l’illusion optique
On ne fait pas autre chose, remarque Skinner, lorsqu’au bowling on incline instinctivement son corps vers la gauche quand on vient de lancer la boule un peu trop à droite, comme si bouger son corps après coup allait rectifier la trajectoire. Nous sommes tous des pigeons en somme, programmés pour détecter sans cesse des relations de causalité, pour décoder le monde qui nous entoure. Certaines illusions optiques illustrent à merveille notre tendance irrépressible à trouver du sens au bruit. Dans le motif de Kanizsa (à gauche) par exemple vous ne pouvez sans doute pas vous empêcher de voir un triangle blanc au milieu de la figure car ce triangle fantôme donne du sens à la figure, en expliquant à la fois les encoches des trois disques noirs et les interruptions dans le tracé du triangle central. Sur l’image de Peter Ulric Tse (à droite) vous voyez probablement un cylindre fantôme en relief et la figue en noir vous semble nécessairement en 3D. Dans un autre registre, nous avons un biais naturel à voir des visages partout. Comme ces bébés oiseaux qui reconnaissent leur mère à la tâche rouge sur son bec, il nous suffit de voir deux points à la même hauteur avec un trait horizontal en dessous pour percevoir immédiatement un visage:

Source ici

Le plus étonnant en l’occurrence n’est pas tant notre capacité à détecter un visage que notre incapacité à ne pas en voir un. C’est l’expérience du masque de Chaplin, qu’on n’arrive pas à voir à l’envers:

Rien d’étonnant donc, à ce que les formes irrégulières des nuages, les constellations ou la surface des planètes soit un terrain de jeu fabuleux pour notre obsession à détecter des formes connues.

Source Wikipedia

En 2002 le neurologue suisse Peter Brugger s’est demandé si ‘il existait un lien entre la sensibilité des personnes défendant des théories ésotériques ou surnaturelles et leur propension à distinguer des formes visuelles même lorsqu’il n’y en a pas. Pour le savoir, il a présenté à 20 personnes croyant au paranormal et à 20 autres plus sceptiques, des flashes très rapides d’images et de lettres représentant -ou non- des visages et des mots. Bingo! Les premiers ont cru distinguer beaucoup plus de visages et de mots qu’il n’y en avait en réalité, et inversement les seconds en ont décelé beaucoup moins.
Aux origines du besoin d’expliquer

D’où nous vient cette obsession à rechercher sans arrêt des relations de cause à effet? On peut penser qu’un tel instinct constitue un avantage adaptatif décisif quand il permet de repérer plus vite une proie, un prédateur ou un partenaire sexuel en s’aidant de très subtils indices. Dans les zones surpêchées, les poissons sont plus méfiants qu’ailleurs, alors qu’ils appartiennent à la même espèce. En tant qu’hominidé, nous aurions simplement poussé à l’extrême cette tendance innée à trouver des règles.

Sur un plan purement psychologique, donner du sens à tout ce qui nous entoure nous procure aussi la rassurante impression de maîtriser la situation, surtout quand ça va mal. On avait vu dans ce billet comment les patients atteints de syndromes neurologiques importants s’inventent des histoires rassurantes pour expliquer leur état. Une explication simple rend les situations difficiles plus supportables et d’ailleurs les théories du complot et autres croyances ésotériques n’ont jamais autant de succès que pendant les crises.

Mais l’hypothèse qui m’a le plus convaincu est que nous ne pourrions engranger de telles quantités d’informations si l’on n’avait pas des règles permettant de les retenir facilement. Notre cerveau n’est pas un ordinateur capable de mémoriser des millions d’informations indépendantes les unes des autres. Pour assimiler une nouvelle information il nous faut la relier au réseau de connaissances déjà en place. Ces liens logiques ou imaginaires permettent d’ancrer plus facilement ces nouvelles données dans le tissu de nos connaissances existantes. Les règles sont aussi la manière la plus efficace de réduire la quantité d’informations à mémoriser: comment feriez-vous si vous n’aviez pas intégré la loi qui veut que tous les objets tombent naturellement par terre, ou celle qui nous fait percevoir comme plus petit un objet lointain? Trouver une règle permet donc de retenir plus de choses en demandant moins de travail au cerveau. Pour rester dans la métaphore de la mémoire informatique, « donner du sens » c’est à la fois indexer l’information et la compresser.

Le sentiment du beau

Allez, pendant que je suis moi-même en pleine recherche de sens, je me lance dans une Xochipithèse un peu hardie. Vous avez certainement déjà éprouvé un sentiment de beauté devant une théorie incroyablement puissante, une formule parfaitement ajustée ou une démonstration particulièrement élégante. Bon admettons que ce soit le cas. J’émets l’hypothèse que cette sensation d’esthétique émerge du contraste entre la concision du résultat et la profusion d’informations qu’il représente. Si la formule S = k log W est gravée sur la tombe de Boltzmann et que l’on voue un tel culte à la célèbre équation E=mc² d’Einstein, c’est sans doute que l’on est saisi  par la portée immense de formules aussi lapidaires. La beauté proviendrait de l’extrême condensation d’une complexité. Le principe du rasoir d’Ockham (qui proscrit l’usage d’hypothèses superflues) serait d’une nature aussi esthétique que philosophique.

Certaines phrases me font le même effet dans tous les domaines, en psychologie (« L’humour est la politesse du désespoir »), en droit (« Nul ne peut invoquer sa propre turpitude », le fameux « Nemo auditur… »), en politique (« Gouverner c’est faire croire ») etc. Une théorie ou une formule devient belle lorsque l’on ne peut ni la simplifier (c’est-à-dire la rendre plus concise) ni l’améliorer (c’est-à-dire augmenter sa portée). Je ne sais pas dans quelle mesure cette idée s’applique au monde de l’Art, où la concision n’est pas une vertu cardinale. Pourtant on peut aussi considérer qu’un poème est beau lorsqu’il est totalement irréductible, lorsqu’on ne peut retirer ni modifier aucun de ses mots sans altérer l’impression produite. C’est ainsi que je lis l’aphorisme de Paul Valéry -« Rien de beau ne peut se résumer ». En tous cas,  je me dis qu’il y a sans doute là quelque chose à creuser…

La prochaine fois, je vous parlerai des mécanismes biologiques derrière tout ça. En attendant, je vous laisse savourer cette vidéo extraordinaire de Michael Shermer qui m’a inspiré sur ce sujet:

Suite du billet: par ici!

Autre source: 
Nassim Nicholas Thaleb: Le Cygne Noir (chapitre 6)

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18 comments for “non-sens interdit

  1. arthur.milchior
    21/12/2010 at 04:22

    >Pour l'art, je suis surpris que vous ne rajoutiez pas la phrase, souvent reprise, de Saint-Exupery.La perfection est atteinte, non pas lorsqu'il n'y a plus rien à ajouter, mais lorsqu'il n'y a plus rien à retirer.

  2. Xochipilli
    21/12/2010 at 12:13

    >@Arthur: oui! Cette phrase colle parfaitement en effet et je l'aurais volontiers utilisée si je l'avais connue 😉

  3. Arsaber
    21/12/2010 at 12:14

    >Comme toujours, billet aussi dense que stimulant. Pour ma part, mes connaissances en médecine & en plomberie étant ce qu'elles sont, je suis fort aise d'avoir été doté par la nature de la crédulité, qui me fait croire en ce que diagnostiquent mon médecin & mon plombier. Reste une question toutefois, à quel moment, & dans quelle conditions, l'incrédulité offre-t-elle un avantage sélectif ?"Une explication simple, dites-vous, rend les situations difficiles plus supportables et d'ailleurs les théories du complot et autres croyances ésotériques n'ont jamais autant de succès que pendant les crises." Ne serait-ce pas, comment dire, une explication simple au succès des explications simples ? Êtes-vous certain que les théories du complot ont davantage de succès en temps de crise qu'en période de vaches grasses ? Qu'elles aient plus d'effets, en raison de leur instrumentalisation par les institutions sociales et politiques en crise, ne présume en rien de leur succès en tant que croyances (songez à l'antisémitisme en Europe au XIXe et au XXe siècle). Et quoi de plus favorable à l'apparition de connaissances rationnelles, à la critique des croyances établies, que le chaos politique et social connu sous le nom de polis dans le monde grec, que de vivre et de participer, jeune nobliau français du nom de Descartes, à la guerre de religion connue sous le nom de guerre de trente ans ?

  4. Xochipilli
    21/12/2010 at 12:57

    >@Arsaber: je ne sais pas très bien en quoi l'incrédulité serait un avantage sélectif, mais je préfère rester prudent sur ces questions d'avantages sélectifs auxquelles on peut faire dire tout et son contraire. Sur la profusion des théories du complot en période de crise je confesse bien volontiers que je ne m'appuie que sur mon intuition. Cela étant, de telles théories ont par définition pour vocation d'expliquer une crise: 11 septembre, crise financière, pandémie grippale etc. Historiquement la théorie du complot juif et maçonnique a pris tout son essor en Europe occidentale lors de la crise des années 30.Sur votre dernier point je ne crois pas qu'on puisse opposer la critique rationnelle à la croyance fantasque, car les deux approches répondent au même besoin d'explication du monde, mais chacune avec des réponses différentes. Autrement dit, ce ne sont pas les athées qui sont rares mais les agnostiques…

  5. Lame Spirale
    22/12/2010 at 14:11

    >J'adore Nassim Nicholas Taleb. Ce mec m'a ouvert les yeux.Et concernant la beauté de la concision c'est bien vrai.En fait j'écris des chansons en francais, mais plutôt dans le style anglo saxons. Et je me suis rendu compte au fur et à mesure que c'étais beaucoup plus dur de faire très concis que disert. Il faut beaucoup de travail pour trouver une phrase efficace, mais qui à quand même de la portée.Merci pour cet article, encore une fois.

  6. Enro
    23/12/2010 at 19:20

    >Merci de parler de Face in places ! Le photographe Claude Mollard a appelé ces visages de la nature des Origènes (un nom bien plus poétique)… et le site ArtScienceFactory nous invite à en photographier et publier à son tour (entre autres) !http://artsciencefactory.fr/2010/11/15/les-origenes

  7. Yahv0
    25/04/2012 at 00:33

    Votre dernier paragraphe sur la beauté fait penser aux théories de la créativité et de la beauté de Jürgen Schmidhuber : http://www.idsia.ch/~juergen/creativity.html.

    • 26/04/2012 at 23:51

      @YahvO: je ne connaissais pas, mais je vais regarder. Merci!

  8. 28/04/2012 at 09:56

    @Yahvo: cette théorie de Jürgen Schmidhuber est absolument incroyable. Merci de me l’avoir indiqué, ça complète effectivement tout à fait ce billet.

  9. Ethaniel
    27/06/2012 at 15:33

    Le fait de « voir des visages partout » se nomme la paréidolie ;).

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