Neuro-folklore: l’IRM au service du cliché

25/11/2012
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La mathophobie vue par Janine

Très récemment une publication de neurosciences s’est intéressée à ce qui se passe dans le cerveau des personnes angoissées par les maths. Comme on va le voir, leurs conclusions me semblent plutôt minces mais la publication a été très largement relayée par les médias car la mode est à l’explication biologique des comportements, un neuro-folklore un peu malsain qui fait la part belle au déterminisme psychologique.

C’est maintenant prouvé: l’angoisse, c’est dans la tête

Mais pour commencer, que dit l’étude en question? L’équipe de l’Université de Chicago a découvert que l’anticipation d’un problème de maths activait, chez les personnes détestant cette matière, des zones cérébrales associées à la détection de menace et à la douleur physique. L’angoisse des maths, c’est officiel, se passe dans la tête. On s’en serait vaguement douté, à vrai dire. Les chercheurs s’attendaient-ils à observer l’activation d’aires cérébrales liées à l’hilarité ou à l’extase chez une personne se déclarant angoissée? Je suis prêt à parier qu’on aurait observé exactement la même chose chez des élèves en difficulté dans n’importe quelle matière scolaire importante. Mais les chercheurs ne s’avancent pas si loin, et suggèrent simplement qu’une telle angoisse expliquerait l’aversion des phobiques des mathématiques pour toutes les situations qui ont trait aux maths. Une prudence qui frise le truisme.

Pourtant la presse (iciici ou ) a abondamment relayé cette information « étonnante », la présentant comme « une heureuse nouvelle pour les nuls en maths »: on allait enfin prendre au sérieux leur angoisse, maintenant qu’on l’avait mise en évidence. J’ai du mal à comprendre: en quoi « l’objectivation » de l’angoisse change-t-elle quoique ce soit au problème? Si l’on n’avait rien trouvé sur l’IRM, aurait-il fallu hausser les épaules, balancer deux taloches au cancre et le remettre au boulot? On n’a pas attendu de prouver la réalité biologique des migraines avant de chercher à les soulager, pourquoi en serait-il autrement pour les aversions scolaires?

Les stigmates de l’explication biologique

Même si l’étude a eu le mérite d’ouvrir les yeux sur la réalité du mal-être des élèves en difficulté, elle laisse implicitement penser que la « mathophobie » est une réalité mesurable, comme la taille ou le poids. Un tel cataloguage est idéal pour maintenir en échec tous les élèves ayant des difficultés. Daniel Pennac a bien décrit dans Chagrin d’Ecole comment, enfant, il souffrit de l’étiquette de cancre qui lui collait à la peau comme une prophétie auto-réalisatrice.

Bien entendu les neurosciences font progresser notre compréhension des comportements, mais si l’on n’y prend garde, elles risquent d’induire insidieusement une forme de « neuro-essentialisme » très préjudiciable. Chaque fois que l’on traite de psychologie (ou de psychiatrie) sur le seul terrain de la biologie, on prend le risque d’introduire une distance avec le sujet de l’étude, de le réduire à sa seule dimension chimique ou mécanique. Une étude néo-zélandaise a comparé en 2002 l’effet sur l’auditoire d’une vidéo présentant un malade mental sous un angle tantôt bio-génétique, tantôt psycho-social. Les participants ayant assisté à l’explication purement médicale ont jugé le malade plus dangereux et plus imprévisible que celles ayant entendu la présentation psychologique. Comme le remarquent les chercheurs, affirmer « qu’une maladie mentale est une maladie comme une autre » peut donc renforcer les stéréotypes à l’égard des malades au lieu de favoriser leur intégration sociale.

Cette distanciation se constate d’ailleurs dans les deux sens. Votre enfant est trop turbulent? Les professeurs n’arrivent plus à le contrôler? Ne vous prenez pas la tête à chercher ce qui cloche dans son éducation. Passez plutôt le relais à la médecine qui pourra sans doute le diagnostiquer « hyperactif chronique », comme elle le fait pour plus de 10% des enfants américains (contre 2 à 3% en France selon cet article).

Une aubaine pour tous les stéréotypes

Source ici

Les neurosciences sont une discipline encore jeune et leur terrain de jeu éminemment complexe. Lorsqu’elles s’attaquent à des comportements humains aussi complexes que l’addiction, la compulsion ou le désir, d’immenses variations inter-individuelles relativisent leurs résultats, par ailleurs souvent minces. Il est pourtant difficile de garder en tête ces limites quand les résultats annoncés sont spectaculaires et que de fascinantes images cérébrales renforcent l’impression d’objectivité.Le monde a alors l’air de se ranger réellement en catégories rigides et déterministes: voici le cerveau d’un ado-en-train-de-jouer-sur-internet ou celui d’un homme comparé à celui d’une femme, etc. Un bonheur pour les journaux en quête de titres racoleurs. Une étude dans Neuron (ici pour ceux qui sont abonnés) a récemment fait un bilan désolant de dix années de traitement médiatique des neurosciences par la presse britannique grand public.

Nombre d’articles relatifs aux neurosciences publiés chaque année dans six journaux britanniques grand public. D’après O’Connor, Rees & Joffe, Neuroscience in the Public Sphere (Neuron, 2012)

Même des journaux respectables comme Times ou The Guardian tombent dans la caricature, au profit bien souvent, de stéréotypes et d’idéologies pas très reluisantes. Le neurosexisme est ainsi devenu une discipline en plein essor. Cet article de Titiou Lecoq recense une longue liste des idées qui circulent sur le sujet. On y apprend par exemple que LA femme, cet être étrange venu de Vénus, ne pense qu’à ça quand Elle ovule: Sa voix devient plus désirable, Elle a envie de Se faire plus belle (ce qui explique peut-être Sa tendance à faire du shopping?) et Elle aime les visages des mecs bien virils. Mais attention, si d’habitude Elle est un peu crédule, un afflux de testostérone La rend méfiante au moment de l’ovulation (pour pouvoir distinguer le meilleur géniteur bien sûr). D’ailleurs Elle a aussi tendance à faire du « cat-walking », en marchant genoux bien serrés, sans doute pour empêcher Ses effluves éloquentes de troubler les mâles du voisinage.

La liste des clichés neurofolkloriques est tout aussi longue pour les hommes et on n’est plus très loin de ceci:

Source ici

Chaque conclusion fait l’objet de savantes  interprétations sur l’avantage évolutif de tel ou tel comportement. Non seulement le préjugé devient validé « scientifiquement », il est en plus cautionné par des millénaires de sélection naturelle. Pas étonnant de voir ensuite se répandre chez certains hurluberlus  l’idée que les femmes ont pu développer une réponse naturelle les protégeant du viol, justifiant à la fois une certaine tolérance vis-à-vis des violeurs et un argument « scientifique » contre l’avortement. Beurk…

Un nouveau panthéon génétique

Parmi toutes les « explications » biologiques des comportements, la génétique est sans doute la plus implacable, car on reste à vie l’esclave de son patrimoine génétique. Ni vous ni personne n’est responsable, et on ne peut rien contre son destin. On se croirait en pleine mythologie grecque, où Jupiter aurait été remplacé par l’allèle 334 (le gène de « l’infidélité masculine« ), Mars par MAOA-L, un « gène guerrier » mais dont une variante apporte le bonheur aux femmes (pas aux hommes, je sais c’est compliqué).  Ce panthéon bio-génétique s’est enrichi de concepts plus modernes, comme par exemple D4, le gène qui dicte vos préférences politiques. Ou encore un concept original, celui de  »fédération-divine » regroupant 400 gènes qui font de vous un junky. Mais là où nos anciens avaient la sagesse d’admettre que leurs Dieux étaient capricieux et incompréhensibles, nos exégètes modernes s’acharnent à leur trouver une cohérence. Pour expliquer l’homosexualité par la génétique, on va jusqu’à imaginer qu’il s’agit d’un effet secondaire d’une fertilité accrue chez les femmes de la lignée porteuses du gène. Amies dyptères, je serais vous, je me méfierais de ces chercheurs…

Simuler pour soigner

Je ne voudrais pourtant pas laisser croire que les neurosciences sont en soi inutiles ou idéologiquement dangereuses. Comme toute technologie nouvelle, elles sont simplement un potentiel dont on peut tirer le pire comme le meilleur. Pour conclure sur une note positive, Sean MacKey a inventé à Stanford une méthode à base d’imagerie cérébrale pour soulager certaines douleurs chroniques. Le patient se glisse dans un scanner qui mesure en temps réel ce qui se passe dans son cerveau et le lui restitue sur un écran, sous la forme d’une flamme. Plus la douleur est intense, plus son cortex cingulaire antérieur rostral est actif et plus la flamme paraît chaude et vive sur l’écran.

La flamme que voient les patients dans le scanner et qui reflète les zones de douleur de leur cerveau. PNAS, December 2005 Source: ici

Grâce à ce feedback, les patients apprennent peu à peu à trouver les images mentales qui parviennent à diminuer l’intensité de la flamme: pour la patiente qui raconte sa propre expérience dans cet épisode de Radiolab (à partir de la 19eme minute), ce fut en évoquant mentalement le martyre du rabin Akiva qui selon la légende fut torturé sans éprouver la moindre souffrance, grâce à sa très grande foi. Tous les moyens sont bons, du moment que ça marche!

C’est un peu le même système qui consiste à immerger les patients souffrant d’acouphènes chroniques dans un univers de réalité virtuelle. Ils y apprennent progressivement à prendre le contrôle d’un avatar sonore et visuel de leur propre acouphène, matérialisé par une grosse boule qui roule par terre. Comme dans le cas précédent, l’imagerie cérébrale n’est plus une photo figée sur le problème du patient. C’est devenu un miroir dynamique, une boucle infinie entre soi et son propre cerveau qui redonne aux patients le contrôle de leur propre corps. A peu près l’exact contraire de la vision déterministe colportée par un neuro-folklore aux relents sulfureux. Comme d’habitude, la science n’est ni bonne ni mauvaise, elle n’est que ce que l’on choisit d’en faire.

A lire pour aller plus loin:

The genetic fatality of what you are, un très bon article (en anglais) recensant les pires élucubrations bio-génétiques sur notre comportement

Billets connexes:

Vraiment sans gène, autre billet à charge contre le déterminisme génétique.

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11 Responses to Neuro-folklore: l’IRM au service du cliché

  1. 25/11/2012 at 17:35

    Xochipilli, je suis content que tu soulèves tous ces points car cela nous permettra de discuter, mais je crois que tu mélanges un peu tout! Dans ce billet, tu parles de déterminisme génétique, de mauvaises applications des sciences, de surinterprétation évolutionnaire, de neurosexisme, de mauvaise explication de la science par les médias…

    Le mélange de tous ces genres facilite l’amalgame et le transfert des opinions négatives sur un aspect aux autres points qui ne le mériteraient pas ! Je suis d’accord avec toi par exemple que l’expé sur la douleur et les maths n’apporte pas grand-chose, mais ça n’a rien à voir avec tout ce dont tu parles dans la suite !

    Quand tu dis « Beurk », tu es clairement dans l’affect, dans ce que tu aimerais qui soit plutôt qe ce qui est réellement (avant même de savoir si l’hypothèse adaptative du viol est vraie ou non).

    Quand tu parles de « neurosexisme » tu es dans le mensonge : pourquoi serait-ce du sexisme si l’on trouvait des différences entre hommes et femmes, ou si l’on trouvait des bases biologiques à ce qu’on ne croyait être que des stéréotypes culturels jusqu’à présent ? Dire ce qui est n’est pas porter un jugement de valeur.

    Quand tu dis « LA femme [...] ne pense qu’à ça », tu es dans la caricature et la dérision facile, mais tu ne dis pas un mot sur comment tu expliquerais tous les changements comportementaux en fonction du cycle ovulatoire.

  2. 28/11/2012 at 22:55

    @Homo fabulus: merci pour ton commentaire. Je ne vais pas chercher à te convaincre vu le thème de ton blog ;-) Il suffit de suivre les liens du billet pour se convaincre que non, la recherche en la matière n’est pas neutre. A travailler sur un stéréotype, non seulement on arrive à le vérifier très souvent en « tirant » un peu sur les résultats, mais en plus on le conforte en lui attribuant une soi-disant valeur « adaptative ». Jusqu’à l’inacceptable effectivement.
    Quant aux changements comportementaux en fonction du cycle ovulatoire, en faisant des gros titres sur des résultats très très minces, qui est dans la caricature?

    • 05/12/2012 at 18:21

      Bah si j’aimerais bien que tu me convainques justement… La recherche en la matière travaille sur des hypothèses issues des théories de l’évolution, pas sur des stéréotypes de la société. Elle est complètement neutre de ce point de vue-là (la bonne recherche entendons-nous, tu trouveras toujours de la recherche de moins bonne qualité).

      T’es-tu jamais dit que certains stéréotypes que l’on croit culturels pouvaient être devenus des stéréotypes précisément parce qu’ils avaient une base biologique (et je dis bien juste une base, pas de déterminisme biologique à 100 %) ?

      Je ne comprends toujours pas que tu parles d’ « acceptable » ou d’ »inacceptable » sur ces sujets, terme qui renvoit à des notions subjectives d’opinions sur des faits. Mais on parle de faits tout court ici, pas d’opinions sur ces faits !

      Les changements comportementaux au cours du cycle ovulatoire sont des dizaines de publications dans des revues prestigieuses ! Pas des résultats très très minces ! Et cela ne fait plus que les gros titres des journaux généralistes, pas des journaux scientifiques !

  3. 05/12/2012 at 21:55

    @Homo fabulous: non, les hypothèses prises ne sont pas neutres. Elles font toujours référence à une vision totalement sexiste du monde, où l’homme dans sa savane apporte la nourriture à la femme soumise qui élève patiemment ses enfants et ne pense qu’à deux choses: veiller à ce qu’elle ne le trompe pas et sauter sur toutes les femelles ayant de beaux attraits signalant qu’elles feront de bonnes génitrices. Cette vision justifiée par une soi-disant « stratégie maximisant l’intérêt de ses gènes » ignore toutes les recherches anthropologiques sur les peuples de chasseurs cueilleurs où ça ne se passe pas du tout, mais alors pas du tout comme ça et surtout l’extraordinaire diversité des moeurs sexuelles et sociales qu’on observe de par le monde et qui contredisent ce schéma.
    Maintenant, qu’on observe des traces de changements de comportements lors de l’ovulation des femmes, pourquoi pas (mais je persiste, ces changements sont très mineurs et complètement dominés par le contrôle social et culturel du comportement), mais de là à en tirer une démonstration de quoi que ce soit…

    • 09/12/2012 at 18:42

      @Xochipilli : « l’homme dans sa savane apporte la nourriture à la femme soumise qui élève patiemment ses enfants » : c’est à nouveau de la caricature, l’emploi des termes « savane », « soumis », « patiemment » montre qu’une fois de plus tu t’emportes sans te préoccuper des faits. D’ailleurs les femmes amènent aussi de la nourriture, mais la chasse est en effet souvent réservée aux hommes. Il y a des patterns ainsi qui sont consistants à travers les cultures, même s’il existe de la variation effectivement.

      Mais je veux bien les réfs de ta littérature en anthropologie qui contredisent cela…

      Et sinon, j’ai jamais entendu dire que la société poussait les femmes à changer leurs comportements en fonction de leur cycle menstruel… Comment expliquer cela par le social ou le culturel ?

      • 09/12/2012 at 20:33

        @Homo fabulus: je crois qu’il est à peu près admis que chez les chasseurs-cueilleurs les femmes contribuent autant que les hommes à l’apport de nourriture en termes de calories, grâce à la cueillette et la chasse au petit gibier (réf: Tanner & Zihlman, repris aussi par Pascal Picq). C’est d’ailleurs chez ces peuples à leur capacité à travailler dur que les hommes les choisissent bien plus que pour la largeur de leur hanches ou la taille de leur poitrine. Il n’y a aucune raison qu’il en ait été autrement au temps du Pléistocène mythologique.

        Sur le deuxième point, je dis l’inverse: la société/culture pousse les femmes à NE PAS changer de comportement sexuel lors de leur phase lutéale. Là où l’on est d’accord c’est que si on observe des traces de variations comportementales, elles représentent sans doute un héritage lointain. On diverge sur deux points:
        1) Il n’y a pour moi aucune raison de postuler qu’un tel héritage remonte au Pléistocène et pas à un passé phéylogénétique beaucoup plus ancien,
        2)Je crois ces traces très insignifiantes dans la vie quotidienne, précisément en raison du contrôle social et culturel qu’on observe partout et tout le temps.

  4. guillaume de Lamérie
    08/12/2012 at 06:55

    Je suis un fan de vos billets, mais là je trouve la tonalité et la construction de celui-ci assez différente de la façon dont vous traitez habituellement les autres sujets : manifestement votre parti pris et vos convictions personnelles l’emporte sur les faits et la réfutation argumentée du déterminisme génétique. Tourner en dérision des articles de faibles valeurs scientifique est facile et n’apporte pas grand chose au débat.
    Nul ne met en doute l’importance du contrôle culturel sur nos comportements (comme sur d’autres affection d’origine génétique comme la phénylcétonurie par exemple, d’origine exclusivement génétique, responsable de déficience mentale et qui peut être corrigée par un changement de régime alimentaire) : mais la possibilité d’un contrôle culturel n’empêche absolument pas l’existence de déterminisme génétique fort, expliquant par exemple l’existence et la persistance de comportement identiques chez l’être humain à travers le temps et les différentes cultures.
    Sur un sujet connexe, ce billet pose des questions identiques : http://www.internetactu.net/2012/12/05/la-bosse-du-conservatisme/
    Encore une fois, merci pour vos articles !

  5. 08/12/2012 at 10:42

    @Guillaume: le billet suivant (ici)reprend de façon plus systématique la critique de cette idée de déterminisme génétique que je trouve à la fois fausse et dangereuse lorsqu’on l’applique aux comportements humains. Dangereuse parce que les explications proposées (le mode de vie de nos lointains ancêtres du Pléistocène) reposent sur une vision sexiste et biaisée (cf ma réponse à Homo fabulus). D’où, je le reconnais bien volontiers, une certaine exaspération qui me gagne quand j’en parle!

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