L’homme, produit-dérivé de la femme

On est quand même bizarrement fichus nous autres humains. Il suffit de nous comparer avec nos cousins primates: c’est simple on fait tout à l’envers! Pas ou peu de poils visibles sur notre corps pour nous tenir chaud mais par contre on se rattrape sur des endroits incongrus: sous les aisselles et autour des zones génitales, pile là où les autres singes n’en ont pas. Et sur le crâne aussi! Comme si on avait besoin d’avoir d’aussi longs poils pour s’abriter du soleil! Et puis pourquoi nos femmes arborent-elles des seins gonflés toute l’année alors qu’elles n’allaitent que quelques mois dans leurs vies? Les autres femelles singes sont plus sobres, elles, avec leur poitrine qui ne se gonfle qu’au moment d’allaiter (et encore!) et dont la forme bien plate rend quand même la tétée plus facile pour le nouveau-né. Qu’est-ce que la sélection a encore été nous chercher là? Comme d’habitude, la réponse est « on n’en sait rien », mais les théories des paléo-anthropologues ont au moins le mérite de raconter une histoire rigolote au sujet de notre sexualité…

Petit flashback, il y a environ deux millions d’années: Homo Ergaster est devenu définitivement bipède. Pas très rapide, l’hominidé, mais endurant! Il doit galoper souvent et longtemps dans la savane africaine. Pas pratiques ces poils sur tout le corps, c’est comme si vous courriez en pull-over! Vous avez trop chaud, vous suez et après vous êtes trempés et vous attrapez froid. C’est pour ça qu’on rase les chevaux de course l’hiver: ils se sentent mieux pendant l’effort, sèchent plus vite et il suffit de leur mettre une couverture sur le dos pour qu’ils ne se refroidissent pas. C’est exactement ce qui serait arrivé à Homo Ergaster, qui troqua donc ses poils contre des vêtements. Sauf aux endroits stratégiques, là où nos poils se sont faits complices de nos messagers olfactifs. « Ne vous lavez pas, j’arrive! » écrivait Napoléon à Joséphine après sa victoire à Marengo.
Et sur la tête? Les explications sont plus vaseuses, d’autant que les cheveux longs sont des nids à parasites. Et puis pas la peine d’avoir d’aussi longs cheveux pour protéger le cuir chevelu… Alors, quoi? Effet de la sélection sexuelle? Possible que les hommes préférent les femmes à cheveux longs, ou que les femmes préfèrent les hommes hirsutes. Pour le coup on n’en sait rien du tout.

Toujours est-il que cette drôle de répartition pileuse masque finalement ce qui est d’habitude le plus exhibé chez nos amis les bêtes: les testicules chez l’homme, la vulve chez la femme. Pour l’homme c’est pas très grave, il a été tellement vexé qu’il a développé le plus grand pénis de tous les primates. Non rétractile et sans os pénien s’il vous plaît! Le gorille de Brassens, avec ses cinq centimètres en érection peut aller se rhabiller. A part la sélection sexuelle, on ne sait pas très bien expliquer les raisons d’une telle course à l’armement chez l’homme, pas forcément plus efficace en termes de fécondité. Pour la femme, par contre, la pudeur est de mise, d’autant que la position debout a fait basculer tout l’appareil génital entre ses cuisses, le masquant complètement au regard des autres. Cette discrétion anatomique va de pair avec une sexualité cantonnée – théoriquement – à l’intimité du couple… Même au moment de l’ovulation, les changements morphologiques chez la femme sont extrêmement subtils, pas comme ses cousines primates qui exhibent leur vulve violacée et gonflée sous le nez de tous les mâles qui passent à proximité. Chez nous, à peine quelques phéromones insoupçonnables dont on commence à peine à mesurer les effets. Tant de discrétion est d’autant plus étonnante qu’en dehors de leur menstruation, les femmes, contrairement aux singes, sont en permanence disponibles pour l’accouplement. Ce mélange de disponibilité sexuelle et de pudeur est une exception dans tout le règne animal…

Pour en comprendre les raisons, les paléo-anthropologues font appel à une nouvelle exception humanoïde: la taille de notre cerveau. Pour survivre sans crocs, ni griffes, sans être très musclé ni très rapide, il a bien fallu que l’homme développe son cerveau pour organiser sa survie, fabriquer des outils, des vêtements, poser des pièges, aménager des abris etc. Mais la taille du bassin des femmes n’a pas suivi le rythme. Pour ne pas mourir en couches, il a fallu que les femmes accouchent de leurs bébés plus tôt, avant que leur cerveau ne soit bien développé: si l’on prenait comme référence la taille du cerveau adulte, la durée de la gestation devrait durer vingt mois pour un cerveau de 1000 cm3! Résultat, durant les premiers mois -voire les premières années les bébés d’hommes sont moins autonomes que les bébés singes et réclament toute l’attention de leur mère. Elever ses petits à deux est donc vite devenu indispensable et une réceptivité sexuelle permanente est un moyen plutôt efficace pour tisser des liens affectifs entre parents et retenir le partenaire-mâle au foyer, le temps d’élever les petits. La pudeur sexuelle permettrait, elle, de limiter les tentations avec d’autres partenaires. Une sexualité féminine à la fois discrète et permanente serait ainsi une solution trouvée par l’évolution pour assurer la survie de l’espèce-au-gros-cerveau.

Il reste LA dernière question, le meilleur pour la fin: pourquoi ces dames ont-elles des seins gonflés, alors que les femelles singes sont plates comme des limandes? On peut imaginer que des seins galbés sont signes de fécondité et de bonne santé, et que la sélection sexuelle les a donc privilégiés, mais dans ce cas pourquoi n’observerait-on pas le même phénomène chez les singes? L’éthologue Desmond Morris a dans les années 1960 émis une hypothèse plus originale. A la différence de la plupart des primates, nos interactions amoureuses et sexuelles se font avec les partenaires en face-à-face, toujours à cause de l’orientation particulière du vagin féminin; il serait donc logique que l’évolution ait favorisé l’apparition de signaux sexuels sur la face antérieure du corps féminin. C’est ce qui se passe par exemple chez les femelles Gelada:

Comme elles passent pas mal de temps en position assise, pour manger, leur organes génitaux sont peu visibles par les mâles. Or on retrouve sur leur torse une zone sans poil, rouge vif, avec au centre des petits mamelons rouge foncé qui imitent étonnamment les lèvres de leur vulve. La couleur de cette zone change d’intensité en fonction du cycle sexuel, signalant ainsi les phases de réceptivité de la femelle. De la même manière les mandrills mâles ont de très jolies tâches bleues et rouges sur le visage qui rappellent clairement les couleurs de leurs propres zones génitales.

Il se serait passé exactement la même chose chez la femme qui aurait développé des signaux sexuels visibles de face et en haut du corps. Quels signaux? L’arrière-train est un excellent candidat, d’autant que grâce à notre position verticale, nous sommes les seuls parmi les primates à avoir des fesses toute rondes. Et c’est ainsi que seraient développés des seins galbés, imitation presque parfaite de nos fesses et judicieusement placés sous les yeux des mecs. Et c’est vrai que la ressemblance prête parfois à confusion:

A l’appui de cette thèse, Morris observe que la montée du désir féminin est particulièrement visible sur les mamelons, qui sont la partie la plus mise en valeur des seins. Et l’on comprend mieux pourquoi le soutien-gorge « valorise » autant la poitrine.

Mais nous avons un autre candidat-stimulus au beau milieu du visage cette fois! Les lèvres féminines, rouges et humides, ça ne vous rappelle vraiment rien? A l’appui de cette thèse audacieuse, nous sommes les seuls primates à arborer des lèvres charnues, dont les renflements sont ostensiblement tournés vers l’extérieur. L’hypothèse est d’autant plus séduisante que le contraste lèvres-peau est un indicateur très fiable de la féminité d’un visage (cf ce billet précédent).

Toutes ces thèses sont bien entendus contestables et contestées, notamment du fait que les seins n’ont pas forcément de connotation érotique, chez certaines populations d’Afrique notamment. Néanmoins, je trouve cette théorie suffisamment amusante pour y rajouter mon grain de sel en proposant trois autres candidats à cette signalisation sexuelle:
– la courbure des reins (la « lordose »), signal visuel universel, efficace sur les mâles de toutes les espèces, du rat jusqu’au babouin. Tellement évocateur que l’on peut penser que la nature l’a répliquée partout sur tout le corps féminin depuis l’arrondi du mollet (accentué par exemple quand madame porte des talons) jusqu’à la silhouette générale en forme de violoncelle.

– les échancrures de toutes sortes (je n’ose dire « de tout poil »), qui évoquent évidemment la partie visible de la vulve, et qui donnent tout leur charme aux décolletés et aux pantalons taille basse.
– [trouvé après coup]: l’invention (culturelle cette fois) du vernis à ongle rouge ne fonctionne-t-elle pas sur sur le même registre que celui des lèvres, en évoquant par sa couleur la zone génitale féminine?
Le corps féminin est comme le dit joliment Pascal Pick, littéralement envahi par les signaux sexuels!

Diable, je me rends compte que je n’ai parlé que des femmes! Et les hommes alors? Pourquoi ont-ils des lèvres? Et pourquoi des seins, puisque ça ne sert à rien? Ce sont sans doute là les limites de l’évolution. L’homme et la femme se développant à partir du même « patron » embryonnaire, ils partagent la même morphologie générale, à quelques détails près. A partir du moment où des lèvres charnues et des seins visibles ont été sélectionnés chez la femme, toute l’espèce en a été affectée, hommes comme femmes. Et dans la mesure où ces caractères ne constituent pas vraiment un handicap, l’homme les a conservés malgré leur absence d’utilité. En somme, l’anatomie de l’homme serait ainsi le fruit de l’évolution… de la femme: un produit-dérivé en quelque sorte.

Sources:
Le sexe, l’homme et l’évolution de Pascal Picq et Philippe Brenot (2009, Odile Jacob)
Field notes from an evolutionary psychologist (en anglais)
La place de l’homme parmi les vertébrés dans le blog de Jean-Louis Cordonnier
Homo sexualis, du collectif 12 singes

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Biologie du maquillage, sur ce qui fait la féminité des visages
Vraiment sans gène, pour d’autres théories plus invraisemblables (à mon avis) concernant notre goût pour les blondes.

10 comments for “L’homme, produit-dérivé de la femme

  1. Taupo
    08/07/2009 at 09:47

    >C'est un article aux hypothèses intéressantes mais de nombreux passages finalistes me mettent mal à l'aise, surtout lorsqu'est abordé la question des poils troqués pour des vêtements: on a vraiment l'impression d'entendre parler d'une évolution directionnelle, d'acquisition de caractère acquis ou d'acquisition de caractères par leur utilité. Je pense que de très nombreux anthropologues ont un vocabulaire bancal quand ils évoquent l'évolution humaine et j'espère que ça n'est pas un indicateur d'une mauvaise connaissance des modalités de l'évolution…

  2. Xochipilli
    08/07/2009 at 11:30

    >@Taupo: il faudrait effectivement à chaque changement évolutif préciser que les nouveaux caractères ont été favorisés soit par sélection sexuelle soit par une meilleure adaptation au milieu, mais ça finirait par être fastidieux. En l'ocurrence, notre épaisse toison a pu progressivement s'éclaircir à mesure qu'elle représentait un handicap (vecteur de parasites, mauvaise ventilation du corps etc), une moindre attractivité sexuelle (puisque masquant chez la femme des caractères sexuels secondaires) et que sa perte pouvait être facilement compensée par le port de vêtements, devenus eux-mêmes des facteurs de sélection sexuelle. Autrement dit, le gros poilu plein de puces et supportant mal les vêtements a pu avoir moins de succès auprès des filles que l'imberbe vêtu du dernier chic paléolithique…

  3. Taupo
    08/07/2009 at 15:17

    >Il ne faut pas non plus négliger les hypothèses non-finalistes: la perte des poils accompagne un évènement génétique qui parallèlement confère au porteur un avantage sans aucun lien.Darwin lui même fit un raccourci malheureux quand il parlait du scénario à l'origine de la perte des yeux chez certaines espèces de poissons cavernicoles. Il dit:"I believe that disuse has been the main agency; that it has led in successive generations to the gradual reduction of various organs, until they have become rudimentary,—as in the case of the eyes of animals inhabiting dark caverns, and of the wings of birds inhabiting oceanic islands, which have seldom been forced to take flight, and have ultimately lost the power of flying. Again, an organ useful under certain conditions, might become injurious under others, as with the wings of beetles living on small and exposed islands; and in this case natural selection would continue slowly to reduce the organ, until it was rendered harmless and rudimentary."L'emploi de "disuse" comme force motrice de la perte d'un caractère est vraiment mal choisi. Il faut plutôt considérer le caractère comme dispensable. Toute modification qui l'atteindra aura une chance d'être maintenue car elle ne gène en aucun cas le porteur.Dans le cas de certains poissons cavernicoles, il a été montré chez Astyanax notamment (une espèce de poisson mexicain dont une population est devenue cavernicole tandis que le reste est resté en dans les rivières), que la perte des yeux était un caractère accompagnant une modification bénéfique: l'acquisition de papilles gustatives supplémentaires, utiles pour explorer le monde des ténèbres. On parle de caractère auto-stoppeur.C'est ce genre de raisonnement qui perce très rarement dans le monde assez fermé de l'évolution humaine. J'imagine que la perte de la queue des primates ou celle des poils pourraient très bien suivre un scénario similaire.

  4. Xochipilli
    08/07/2009 at 15:41

    >Oui c'est une possibilité très intéressante, qui n'a pas été explorée à ma connaissance. Pour autant, la perte de poils dans l'hypothèse "classique" ne correspond pas tant à une "absence d'usage", qu'à un véritable handicap adaptatif (parasites, mauvaise ventilation du corps durant et après l'effort) en plus de l'argument -discutable- d'une moindre attractivité sexuelle…

  5. Collectif des 12 Singes
    09/07/2009 at 13:00

    >Merci Xochipilli de nous citer. vu la qualité de ton article, ça veut dire que notre travail de synthèse de sources scientifiques est plutôt correct et ça nous pousse d'autant plus à continuer. "Une histoire d'Homo Sexualis" parlera aussi (pr l'instant en version brouillon, brut de décoffrage) de l'émergence biologique puis de l'évolution comportementale du sexe, chez les autres animaux, dans notre vaste groupe de primates, puis chez les différents Homo qui se sont succédés jusqu'à nous (même dans l'art préhistorique, constellé de triangles pubiens et de phallus). y a de quoi faire mais c'est super intéressant.tt de bon à toi, bonne continuation.

  6. dom, le petit gars d'à coté
    10/07/2009 at 12:50

    >j'écoutais hier une interview de Pascal Picq , et il précisait que :la femme humaine par rapport aux autres femelles du règne animal ne connaissait pas sa période de fécondité et était donc obligée de séduire et exciter son partenaire de male "en permanence" afin de faire coincider ses rapports sexuels avec la période de procréation possible …. et permettre à l'espèce humaine de perdurer !mais nous nous écartons du sujetcordialement

  7. Xochipilli
    10/07/2009 at 15:57

    >@dom: non, on reste collé au sujet au contraire ;-)Cette hypothèse est très complémentaire avec la supposée nécessité de garder son partenaire masculin au nid le temps d'élever le nouveau-né.Par contre pourquoi l'espèce humaine a-t-elle perdu la capacité de connaître sa période de fécondité? Sans doute est-ce lié à la perte des organes sensoriels permettant aux autres animaux de "sentir" les phéromones, mais ça ne répond pas à la question: cette perte a-t-elle eu un avantage adaptatif direct? Ou un avantage indirect, à l'image de ce que suggère Taupo sur les poissons cavernicoles? Mystère et boule de gomme pour l'instant…

  8. Miss Celaneus
    23/07/2009 at 11:08

    >Que la femelle humaine ne connaisse pas sa période de fécondité, c'est vite dit. En plus cette théorie se mord la queue, si j'ose dire étant donné le contexte… Qu'elle ait besoin de séduire pour garder son partenaire au nid me paraît également une explication bidon : il y a des tas d'espèces qui sont fidèles et élèvent leurs petits ensemble, les pingouins il me semble, et les oiseaux cons qui habitent sur ma terrasse, ça j'en suis sûre…

  9. Xochipilli
    23/07/2009 at 14:31

    >@Miss: c'est vrai, on trouve des contre-exemples même chez les primates, avec des couples fidèles même sans une disponibilité permanente de la femelle. Mais quand il faut garder son homme à la maison pendant trois ans, c'est une méthode qui peut être efficace, même si c'est pas la seule bien sûr…

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