>Les neurones de la musique

>Pourquoi aimons nous la musique? Je croyais naïvement au classique refrain de la pure accoutumance culturelle dont la musique est l’exemple parfait, point d’orgue de notre évolution qui cessa un jour d’être génétique pour devenir purement culturelle. Les découvertes récentes en neurologie mettent un bémol à cette vision simpliste…

La musique: un traitement spécifique dans notre cerveau
Contrairement à ce que l’on a longtemps cru, la reconnaissance d’une mélodie semble impliquer des processus cérébraux très distincts de ceux qui traitent le langage ou les bruits en général. Isabelle Peretz, de l’université de Montréal a la première décrit en 2002 le cas de Monica, une femme de 37 ans atteinte d’amusie congénitale. Alors qu’elle ne souffrait d’aucun problème cognitif, d’audition, de mémoire ou de langage et qu’elle avait poursuivi avec succès des études supérieures, Monica était incapable de reconnaître une musique, un tempo ou une chanson. Et pourtant ce n’était pas faute de pression sociale: elle avait été enfant de chœur puis membre d’une chorale, et se rendait compte de son handicap à présent qu’elle venait d’épouser un professeur de musique!

Monica ne pouvait détecter dans une mélodie une fausse note qu’on aurait introduite sciemment ou une faute de rythme. Pourtant elle s’avérait tout à fait capable de reconnaître la voix des présentateurs célèbres ou des bruits familiers comme un aboiement, un klaxon etc. Isabelle Peretz identifia surtout chez cette patiente une incapacité à distinguer finement les petites différences de tonalités. Selon la chercheuse, cette déficience serait la source principale du problème de Monica car cette faculté est fondamentale pour comprendre la « grammaire » musicale d’un morceau.« Le système responsable de l’encodage tonal de la hauteur serait un bon exemple de module spécifique à la musique »

Plusieurs circuits neuronaux à l’oeuvre
Toutes les amusies ne se ressemblent pas, selon qu’elles sont d’origine congénitale ou causées par une lésion cérébrale : certains sujets amusiques apprécient correctement le rythme d’une musique, d’autres non. Parfois ils peuvent distinguer la hauteur des notes. Isabelle Peretz a montré sur une jeune femme atteinte d’amusie, qu’elle pouvait discerner en une fraction de seconde si une musique était gaie ou triste alors qu’elle était incapable de reconnaître le moindre morceau connu. Si sur un extrait musical on modifiait le tempo ou le mode (de mineur en majeur), elle percevait facilement le changement émotionnel ainsi créé. Mais si on renouvelait l’expérience en lui demandant cette fois si l’on avait changé la mélodie ou pas, l’exercice -rationnel et non émotionnel- lui paraissait insurmontable.

Ces expériences semblent indiquer que la perception émotionnelle -déclenchée en moins d’une demi-seconde- emprunte des circuits cérébraux assez différents de ceux qui perçoivent et reconnaissent une mélodie (qui demandent plutôt quelques secondes pour réagir). Cette dissociation rappelle celle des personnes atteintes de « prospagnosie »: incapables de reconnaître un visage familier elles peuvent sans difficulté juger de l’humeur des expressions faciales (en colère, triste, sévère, gai etc).

Des circuits neuronaux très primaires
Dès les premiers mois -bien avant de maitriser le langage, les bébés sont étonnamment doués pour apprécier un morceau de musique, surtout s’il est diatonique, et pour le reconnaître lorsqu’il est joué plusieurs jours après. Y compris si l’on en change la tonalité ou le rythme, pourvu que l’on en respecte la mélodie. Plus fort encore: les bébés de quelques mois détectent mieux que les adultes non-experts la moindre altération dans la mélodie, qu’elle viole ou non les règles de consonnance habituelles. Comme si l’on naissait doté d’une capacité de discernement musical que l’on perdrait rapidement, exactement comme les enfants perdent en grandissant certaines distinctions phonétiques non utiles pour leur langue natale (entre le « b » et le « v » en espagnol, le « j » et le « ch » en allemand, le « l » et le « r » en japonais…). Les enfants ne retrouvent cette faculté à distinguer les micro-variations consonnantes qu’après un beaucoup d’entrainement à la pratique musicale.

Cette prédisposition innée pour les mélodies de la gamme diatonique se retrouve chez les singes Rhésus. Nos cousins primates sont en effet capables de reconnaître une chanson comme « Old Mac Donald had a Farm », même si elle est transposée d’une ou deux octaves, mais curieusement pas si on la déplace d’une demi-octave ou si on teste une mélodie non diatonique…. Bon, il faut rester prudent, rien ne prouve que ces animaux n’ont pas été habitués incidemment à entendre de la musique durant leur captivité et à l’insu des chercheurs, mais ce genre de découverte pose forcément la question de l’inné et de l’acquis dans notre goût pour la musique. Pour certains chercheurs comme Dowling, l’encodage tonal de la évoqué par Peretz plus haut, « en plus d’être spécifique à la musique, représente des mécanismes universels. Bien que les gammes diffèrent d’une culture à l’autre, elles possèdent toutes des propriétés communes. Par exemple la plupart des gammes sont organisées autour de 5 à 7 tons ». Inutile de préciser que ces thèses sont loin de faire l’unanimité.

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Evidemment chacun réagit différemment à une musique selon ses préférences, sa culture etc.mais il n’en reste pas moins que globalement dans toutes les cultures les rythmes rapides, graves et forts sont toujours plus entrainants. Roberto Zatorre, de l’université Mc Gill, a cherché à comprendre cet effet d’entrainement physiologique qui fait que l’on ressent un frisson dans le dos quand on écoute certaines musiques, que sa respiration et son pouls s’accélèrent etc. « Les structures sollicitées sont très semblables aux régions cérébrales qui, chez le rat, s’activent lorsqu’on le soumet à des stimulations sexuelles ou qu’on lui sert de la nourriture alors qu’il a très faim, explique Zatorre. Ce sont des aires cérébrales qui sont impliquées dans des actions que l’on voudra répéter en raison du plaisir et de la satisfaction qu’elles nous procurent ». En bref un cocktail d’ocytocine qui permet d’accéder parfois à des états de transe ou d’extase.

Une hypothèse pour expliquer ce phénomène serait que la musique serait directement relayée par un système de neurones miroirs, les mêmes que l’on avait déjà évoqués dans ce blog comme étant les neurones de l’imitation de ce que l’on voit. Imitation qui en retour est à la source d’émotions et donc de l’empathie. Pour la musique on peut imaginer -rien n’est prouvé- que ces mêmes neurones miroirs, convertissent directement l’impression sonore en réactions physiques exprimées ou non, qui en retour provoquent de fortes émotions. A l’appui de cette supposition, Zatorre a montré que lorsque l’on se souvient d’une chanson, ces aires motrices du cerveau sont activées exactement comme si l’on utilisait inconsciemment nos cordes vocales pour la chanter intérieurement.
Plus récemment, on vient de découvrir que chez le bruant des marais, un petit oiseau d’Amérique du Nord, ces neurones miroirs s’activent à la fois quand l’oiseau entend une chanson d’un congénère et quand il chante la même chanson, lui permettant de s’accorder parfaitement au chant qu’il entend. Ca ne me surprendrait pas que l’on ne découvre bientôt chez l’homme une activation de ces neurones miroirs quand nous écoutons de la musique.

La musique, mimétisme fondateur de nos sociétés primitives?
Bon, tout ça c’est bien beau mais ça n’explique pas pourquoi l’homme a développé toutes ces aptitudes biologiques pour la musique. Nous sommes en effet capables de détecter les plus subtiles nuances de fréquences (un quart de ton), alors que cette faculté ne nous sert à rien pour le langage dont les variations de ton sont deux à trois fois moins fines qu’en musique. Et dans ce domaine nous surclassons largement tous les autres mammifères (à l’exception des chauve-souris) y compris ceux qui, comme le chat, ont une ouïe très fine – mais pas très subtile manifestement. La culture n’explique pas tout puisque cette capacité est à peu présente dès les premiers mois chez le nourrisson.

L’une des hypothèses pour expliquer cette adaptation évolutive étrange spécule sur les effets très forts de la musique sur la cohésion sociale. La musique est en effet une des rares sollicitations extérieure à l’individu qui exige à la fois synchronisation individuelle (entre ses gestes, et sa voix par exemple), et collective entre joueurs de musique, chanteurs d’un chœur ou danseurs. L’émotion dégagée par cette synchronisation collective, l’impression de communion qui s’en dégage resserent puissamment les liens de la communauté.et aurait pu jouer un rôle important dans la socialisation de nos ancêtres hominidés. La musique comme origine mimétique de nos société, voilà qui plairait à René Girard


Quelques sources intéressantes:
Isabelle Peretz, Neuron (2002) ; Cognition, (1998)
Peretz et Lidji, Revue de Neuropsychologie (2006)
Sandra Trehub, Nature, 2003
Robert Zatorre, Nature, 2005
Pauline Gravel, Le devoir, 2002
Lechevalier, Platel et Eustache,
Le cerveau musicien

4 comments for “>Les neurones de la musique

  1. Jonathan
    19/04/2008 at 21:08

    >brillante synthèse! très interessant merci, a+ J.

  2. blop
    30/04/2008 at 15:31

    >Salutbel article, merci.Un livre qui devrait t’interesser : « Music, Language, and the Brain » de Patelhttp://www.nature.com/nature/journal/v452/n7188/full/452695a.html

  3. Xochipilli
    05/05/2008 at 21:07

    >Il m’a l’air très intéressant ce bouquin, merci blop!

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