Les fantaisies de Homo Economicus (4)

Part 4: les méfaits d’une trop grande liberté…
Parmi les pathologies de notre Homo Economicus, l’excès de liberté de choix n’est pas la moins surprenante: comme on va le voir, pouvoir changer d’avis à chaque instant est source de mauvais choix aussi bien en économie qu’en santé publique.

Commençons par l’économie: si vous aviez placé un dollar en actions américaines en 1925 vous auriez gagné 175€ fin 2009 malgré les trois crises de 1929, 2000 et 2008. Placé en bons du trésor américain (placements à long terme sans risque) ce même dollar vous aurait rapporté péniblement 10$:

On observe exactement le même phénomène sur le marché français, sur une période de cinquante ans:

(source ici)

Placements trop flexibles…

Pourquoi dans ces conditions continue-t-on de placer son épargne à long-terme sur des placements monétaires aussi peu rentables? Évidemment, il faut tenir compte du risque de crise boursière: si vous aviez acheté vos actions fin 1998, mieux vaut ne pas avoir besoin de liquidité en 2009. Mais à moins d’avoir acheté au plus haut d’une bulle, deux ou trois ans suffisent pour gommer les effets des crises et le placement en action reste imbattable en tant qu’épargne de long terme.

Globalement l’aversion au risque n’explique pas à lui tout seul l’engouement pour des placements monétaires assez peu rentables: au plus haut du cours des actions (à la fin des années 1990) les économistes ont calculé que préférer des Bons du Trésor aux actions revient à préférer gagner à coup sûr 51,2$ plutôt que de jouer à une loterie qui donnerait 50% de chance de gagner $50 et 50% de chance de gagner $100 (soit une espérance de gain de 75$)!

Bizarrement, il semblerait que le succès des Bons du Trésor provienne d’un mélange d’aversion à la perte (dont on a parlé dans un billet précédent) et d’une tendance à réévaluer trop souvent notre portefeuille de placements. Imaginez que vous ayez la possibilité de jouer à une loterie (représentant l’investissement en actions) qui vous donne 50% de chance de gagner 200 euros et 50% de chance de perdre 100€. Si vous êtes du genre à ne risquer un euro que pour en gagner au moins 2,5 vous n’allez sans doute pas jouer à cette loterie.

Supposez maintenant que vous deviez vous engager non pas sur un mais sur deux tirages successifs de cette loterie. Jouer à la loterie vous donne maintenant:
– une chance sur quatre de gagner 400 euros => espérance de gain: 100€
– une chance sur deux de gagner 100 euros => espérance de gain: 50€
– une chance sur quatre de perdre 200 euros => espérance de perte de 50€
Cette fois-ci vous allez être tenter de jouer à la loterie. Si, si! Regardez: votre espérance de gain est de 150€ au total, soit plus que 2,5 fois votre espérance de perte (2,5×50=125€). Il a suffi de vous interdire de changer de stratégie entre deux tirages pour que vous acceptiez une stratégie plus payante. Dingo non?

Pour s’assurer qu’on n’était pas en train de délirer, les chercheurs ont expérimenté pour de vrai cette situation. Des volontaires recevaient en début d’expérience 100 dollars dont ils pouvaient placer à chaque tour une partie X dans une loterie, leur donnant une chance sur trois de gagner 3,5X et deux chances sur trois de perdre X. Jouer à la loterie correspond à placer son investissement en actions rentables mais risquées. Ne pas jouer équivaut à un placement sans risque. Lorsque les participants définissent leur type de placement à chaque période (condition H1 sur le graphique), ils placent une faible partie en action-loterie. A l’inverse, s’ils sont contraints de choisir leur placement pour trois tours successifs (H3), ils se montrent beaucoup moins frileux même s’ils sont informés du résultat de chaque tirage (H3F):

source: ici

Le pire c’est que si on leur donne le choix, les participants préfèrent plutôt la liberté de choisir à chaque tour. Ils se placent donc d’eux-même dans la condition où leurs choix seront sous-optimaux. On pourrait se dire que des professionnels du monde de la finance ne se laissent pas berner par ce genre de piège psychologique. Même pas! La même expérience faite avec des traders montre qu’ils sont tout autant sensibles, sinon plus, aux effets d’une réévaluation trop fréquente que des étudiants qui n’y connaissent rien en finance…

L’addiction en équation

Il n’y a pas qu’en bourse que trop de flexibilité est pénalisante. Certains économistes y voient même la source de certains comportements addictifs, lorsqu’à chaque instant on peut arbitrer entre la promesse d’un petit soulagement immédiat (se resservir de fromage, fumer une cigarette, reprendre un verre, miser encore une fois au casino…) et son souci de santé à moyen terme. Allez, encore un petit modèle pour comprendre:

Avec cette petite expérience on a constaté qu’effectivement les participants (les petits points sur le graphique) finissaient presque toujours par le choix A qui maximise leurs gains immédiats mais minimise leur gain total à la fin de la session. Si au lieu de leur laisser le choix à chaque instant entre A et B, on leur avait imposé de conserver le même choix (A ou B) tout au long de la session ils en auraient tiré un bien meilleur profit. Exactement comme l’histoire des actions et des bons du Trésor!

Vous allez me dire que les volontaires n’ont certainement pas bien compris la logique de l’algorithme et qu’ils ont fait au mieux dans le brouillard. Vous avez raison, mais c’est précisément ce qui se passe quand on tombe dans une addiction. Le junkie n’a pas choisi d’être accroc: il l’est devenu à son insu, à force de satisfaire à chaque instant son désir immédiat et compulsif. Toutes proportions gardées c’est exactement ce que font les volontaires de notre expérience de laboratoire lorsqu’ils choisissent A plutôt que B à chaque tour.

Tout le travail des éducateurs consiste à expliquer aux jeunes que l’on ne doit pas s’imaginer pouvoir consommer « raisonnablement » de la drogue: la décision d’en consommer une fois est plutôt du type « tout ou rien » et non pas une succession de choix réfléchis. Tel Ulysse s’enchainant sur son mât pour écouter sans danger le chant des sirènes, il y a des fois où se priver de certaines libertés est paradoxalement la solution la plus sage…

Sources:
Benartzi & Thaler : Myopic loss aversion and the equity premium puzzle (1995)
Fellner & Sutter: Causes, consequences, and cures of myopic loss aversion: an experimental investigation (2005)
Herrnstein & Prelec: Melioration: a theory of distributed choice (1991) sur les addictions

Billets connexes:
Les fantaisies de Homo Economicus (1) (2) et (3)

3 comments for “Les fantaisies de Homo Economicus (4)

  1. Arthur Rainbow
    12/04/2010 at 23:14

    >Je crois que ça fait un moment que je n'avais pas fait de commentaire, alors j'itére mes remerciements, car c'est un très bon blog, et que les choses y sont très bien expliqué.Bien sur, le commentaire est là à cause d'une question, qu'entendez vous par "interdire de changer de stratégie entre deux tirages" à propos de la loterie ? Je n'arrive pas à voir quels sont les "stratégies" dont vous parlez, il me semble qu'aucun choix n'est proposé au joueur, qu'il n'a qu'une possibilité, c'est jouer à la loterie.

  2. Xochipilli
    13/04/2010 at 20:38

    >@Arthur: merci pour vos encouragements!Quand on interdit au joueur de "changer de stratégie entre deux tours", cela veut juste dire que s'il décide de jouer à la loterie, c'est pour deux tours d'affilée. Sinon, il a bien sûr le choix de ne pas y jouer (toujours pour deux tours d'affilée). Jouer à la loterie correspond à placer son pactole en actions. Ne pas y jouer, à le placer en bons du Trésor.

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