Les fantaisies de Homo Economicus (1)

L’Homo Economicus a le don de faire mentir la plupart des théories économiques censées modéliser son comportement. Je vous propose de découvrir comment ces bizarreries comportementales ont obligé à remettre en cause les hypothèses les plus communes de nos cours d’économie et donné naissance à une discipline fascinante: l’économie comportementale. On commence cette semaine par notre rapport à l’argent et à la valeur des biens, beaucoup plus subtil qu’on ne pourrait le penser.

La valeur de l’or
Au premier chapitre de n’importe quel cours d’économie, on apprend que l’argent a remplacé les systèmes de troc car il constitue un étalon bien pratique pour calculer la valeur de n’importe quel bien. Un euro vaut toujours un euro, qu’il ait servi à acheter une baguette (de luxe!) ou le dernier hit de Gaetan Roussel. Cela va de soi. Voici pourtant une petite expérience de pensée où rien n’est moins sûr…

Pour vos finances personnelles les deux situations reviennent exactement au même. Mais dans un cas, 100 euros d’économie valent éventuellement une heure de votre temps (parce qu’on les compare à 200 euros de dépense). Dans l’autre, ils ne valent pas tripette car on les met en perspective d’une dépense de 20 000 euros. Contrairement à la théorie économique classique, la valeur subjective (les économistes appellent ça « l’utilité ») attribuée à 100 euros dépend du contexte dans lequel on se trouve. Cent euros dans une situation ne valent pas la même chose que cent euros dans une situation différente.

Le paradoxe d’Allais
La deuxième leçon d’économie établit quelques règles de bon sens qui guident nos choix. En cas d’incertitude, on choisit l’option qui a les plus grandes chances de nous apporter le maximum de gain (en jargon économique « on maximise son espérance d’utilité »). Par exemple, si vous avez une chance sur quatre de gagner 20 euros, votre espérance de gain est de 20/4=5 euros. Ou plus précisément 0.25 u(20), u(20) étant l’utilité attribuée à ces 20 euros maintenant que l’on sait que cette utilité dépend des individus et des circonstances…

Dès 1953 Maurice Allais a imaginé des expériences de pensée pour faire mentir ce raisonnement de pur bon sens.

Dans la première expérience, la majorité des gens préfèrent empocher les 10 000 euros pour ne pas prendre de risque (A est préféré à B).
Dans la seconde, la majeure partie des gens préfèrent jouer à la loterie D, car la différence entre les probabilités des deux loteries paraît bien faible par rapport à la différence entre les gros lots.
Pourtant, si vous regardez de près, les deux expériences sont équivalentes à un facteur 100 près. Et si l’on en croit le calcul des utilités, préférer D à C devrait revenir obligatoirement à préférer B sur A: un résultat complètement contradictoire avec l’expérience!

On pourrait penser qu’une telle faille dans l’un des piliers du modèle économique classique ébranlerait la théorie toute entière. Pas du tout: la critique resta relativement inaperçue pendant une vingtaine d’année, faute d’avoir un modèle de substitution cohérent avec ces observations. « You can’t beat something with nothing »: en sciences comme ailleurs, une théorie n’est remise en question qu’à partir du moment où l’on a sous la main une théorie alternative plus performante. On ne redécouvrit donc le paradoxe d’Allais quà la fin des années 1980, lorsque Daniel Kahneman -autre prix Nobel d’économie- proposa sa théorie des perspectives.

Théorie des perspectives (prospective theory).
Pour Kahneman l’utilité d’une option en termes absolus est un leurre. Il faut prendre en compte le « scénario de référence » dans lequel se place l’individu et calculer la différence de bien-être qu’apporte telle ou telle option par rapport à ce scénario de référence. Ou si l’on préfère, il remplace la notion de coût en valeur absolue par celle de « coût d’opportunité » relatif à une situation de référence. Une espèce de théorie de la relativité appliquée à l’économie en quelque sorte, où l’utilité -comme la vitesse en mécanique- n’a de sens que par rapport à un référentiel donné.

Revenons à l’histoire de l’autoradio: quand il s’agit d’acheter uniquement cet auto-radio, on se place dans une situation de référence où l’on a déjà une voiture mais pas l’autoradio. On arbitre donc entre gaspiller 100 euros et perdre une heure de son temps. En revanche, quand on va acheter une voiture toute équipée, la situation de référence est de n’avoir ni voiture ni autoradio. On arbitre alors entre dépenser 20 200 euros sans avoir à se déplacer et dépenser 20 100 euros en se déplaçant. Ce n’est plus du tout le même scénario de référence et il n’est donc pas irrationnel de choisir de se déplacer dans le premier cas mais pas dans le second.

Pour le paradoxe d’Allais c’est la même chose. Dans la première expérience le joueur se projette instinctivement dans la situation où il gagne de l’argent car les probabilités en jeu sont fortes. Le scénario A est donc en quelque sorte son scénario de référence, où il gagne à coup sûr. En comparaison le scénario B représente un risque de perdre ces 10 000 euros qui n’est pas forcément compensé par un gain possible de 5000 euros.
B est plus petit que A si 0,2 u(-10000) + 0,8 u(5000) est négatif

Pour la seconde expérience où les probabilités de gain sont très faibles, le joueur tend à se projeter dans une situation où il ne gagne rien du tout. Par rapport à cette situation de référence, il ne peut que gagner: soit 10 000 euros avec une probabilité de 1% (scénario C), soit 15 000 euros avec une probabilité de 0,8% (scénario D). N’anticipant aucun regret s’il perd, il peut préférer préférer le scénario D si 0,01 u(10 000) – 0,08 u(15000) est négatif. Il n’est donc pas du tout irrationnel de préférer A à B et D à C: il suffit d’avoir une grande aversion à la perte…

L’aversion pour les pertes

Cette aversion à la perte est l’autre trouvaille de Kahneman. Dans la théorie économique et financière classique un gain de1000 euros est censé compenser très exactement la perte de la même somme (autrement dit la courbe d’utilité est symétrique). Sauf que dans la vraie vie, s’enrichir puis perdre tout ce qu’on a gagné ne donne pas du tout la sensation d’un retour à l’état psychologique initial! Comme le dit John Donne « Être laide cause moins de chagrin que d’avoir été belle ». Le regret, la frustration par rapport à un passé plus avantageux sont des réactions très humaines. Pas que humaines d’ailleurs: essayez donc de retirer un os à votre chien après le lui avoir donné, vous verrez s’il revient docilement à son bien-être initial comme le prédit la théorie! Kahneman est le premier économiste à avoir pris en compte cette évidence psychologique: on est plus énervé d’avoir perdu 50 euros que l’on est heureux d’avoir économisé cette même somme. Ce qu’il appelle « l’aversion à la perte » (loss aversion) traduit simplement le fait qu’on attache plus d’importance à ce qu’on perd qu’à ce qu’on gagne. Entre deux et trois fois plus selon les cas…

On n’est pas très sûr de comprendre l’origine d’une telle asymétrie entre coûts et gains. Une explication serait que l’on accorde davantage de valeur à un bien que l’on possède lorsqu’il a fallu faire des efforts pour l’acquérir (une manière de justifier a posteriori l’effort qu’il a fallu faire). C’est ce qui expliquerait par exemple que l’on soit d’autant plus attaché à une collectivité (un club, une école, une entreprise…) qu’il a été difficile de s’y faire admettre. Pourtant les expériences montrent que cet attachement persiste même si l’on n’a fait aucun effort au départ.

Pourquoi le prix de l’immobilier grimpe-t-il même pendant la crise?
Dans l’une d’elles par exemple, on a réparti 77 étudiants américains en trois groupes:
– les volontaires du premier groupe (les « vendeurs ») se sont vu offrir un mug puis on leur demanda s’ils acceptaient de le revendre pour une série de prix allant de 25 centimes à 9 dollars.
– Ceux du deuxième groupe (les « acheteurs ») devaient décider si pour chacun de ces prix ils seraient prêts à acheter un tel mug ou pas.
– Enfin les étudiants du troisième groupe (les « arbitragistes ») ne recevaient rien au départ mais devaient indiquer pour chacun de ces prix s’ils préféraient empocher l’argent ou recevoir le mug.
Si la théorie classique était valable, toutes ces situations devraient aboutir au même prix d’équilibre en moyenne. Ce ne fut pas du tout le cas:


Vendeurs
Acheteurs
Arbitragistes
Prix médian
7.12
2.87
3.12

L’effet de « dotation » (endowment effect) existe du seul fait qu’on possède un bien, même si -comme c’est le cas dans l’expérience- on n’a consenti aucun effort pour l’obtenir. Il y a pourtant une question qu’on peut se poser: est-ce que ce sont les vendeurs qui surestiment leur prix de vente ou les acheteurs qui le sous-estiment? Les arbitragistes nous apporte une réponse sans ambigüité: ils sont objectivement dans la même situation que les vendeurs puisque pour chaque niveau de prix ils peuvent librement opter soit pour le mug soit pour l’argent liquide. Et pourtant les arbitragistes se comportent plutôt comme des acheteurs, comme on le voit dans le tableau. Ce sont donc bien les vendeurs qui surestiment leur prix de cession à cause de ce fameux effet de dotation. C’est ce qui expliquerait la rigidité du marché immobilier, dans lequel les vendeurs préfèrent ne pas vendre leur bien plutôt que de baisser son prix. Voilà aussi pourquoi il est si difficile de négocier lorsque les deux parties doivent faire des concessions: même si une solution paraît équitable vue de l’extérieur, chacun sur-valorise spontanément la perte qu’il endure par rapport à celle que consentirait l’autre.

Envie et immobilisme…
Cet effet de dotation semble pourtant contradictoire avec notre tendance naturelle à surestimer la valeur des biens des autres, du seul fait qu’ils ne m’appartiennent pas. L’herbe du pré voisin n’est-elle pas toujours plus verte? Pourtant les deux phénomènes ne sont contradictoires qu’en apparence. Plusieurs expériences montrent que ce ne sont pas les qualités de ses propres biens que l’on surestime, mais plutôt l’ennui que nous cause la perspective d’en être dépossédé. Autrement dit, ce n’est pas qu’on trouve sa voiture super (celle du voisin à l’air nettement mieux) mais ça nous ennuierait beaucoup de la vendre et l’on a tendance à en demander plus que son juste prix de marché. Frustration et immobilisme sont donc parfaitement compatibles, on s’en rend d’ailleurs compte tous les jours.

C’est cette tendance au statu quo qu’on exploite en marketing, lorsqu’on propose des options par défaut qu’il faut décocher lorsque l’on ne souhaite pas en bénéficier. L’exemple le plus célèbre concerne l’accord pour le don d’organes selon les pays. Lorsque cet accord est une option cochée par défaut (lors de la remise du permis de conduire en Suède par exemple) on atteint des scores proches de 100% d’acceptation (bon honnêtement je ne sais pas d’où Dan Ariely sort ces chiffres, mais bon…). Dans les pays où l’individu doit explicitement cocher une case pour donner leur accord, au Danemark par exemple, on arrive à des scores beaucoup plus bas. Même les Pays-Bas atteignent péniblement 28% après avoir déployé une campagne de grande envergure en faveur de ce volontariat.

Un extrait de la conférence TED de Dan Ariely (à partir de la 5eme minute):

C’est fou de penser à quel point nos choix sont influencés par cette inertie naturelle, alors même que l’on se croit maître de ses choix…
Résumons: nous répugnons naturellement à nous défaire de ce qu’on possède du simple fait qu’on le possède et la valeur que l’on attribue aux choses -y compris à l’argent- dépend fortement de la situation mentale dans laquelle on se trouve… Notre homo economicus n’est décidément pas simple à modéliser. Le plus surprenant c’est de penser que cette complexité dérive non pas de notre trop grande rationalité d’homme, mais de nos réflexes les plus primitifs visant à minimiser nos efforts et à protéger ses biens…

La suite au prochain épisode (ici!)

Sources:
Le cours de Jon Elster sur la rationalité au Collège de France (2007) Les pdf sont ici
Kahneman, Knetsch & Thaler: Anomalies: the endowment effet, loss aversion and Status Quo bias (1991) (pdf ici)

Billets connexes
Conscience en flagrant délire (2) sur un aspect complémentaire: la manière dont on justifie ses choix après coup.
Eloge du pifomètre: qui tente d’expliquer comment on forme ses choix à l’instinct

8 comments for “Les fantaisies de Homo Economicus (1)

  1. Tom Roud
    12/03/2010 at 16:20

    >C'est marrant : on pourrait penser à la redistribution et aux impôts à la source de cette façon.Deux cas de figure :- on te verse un salaire, et ensuite tu dois payer l'impôt- on te verse ton salaire directement débité de l'impôtOn peut donc imaginer que la situation 2 est mieux acceptée que la situation 1. Personnellement, un truc que je déteste justement aux USA, c'est le fait qu'on doive payer tout un tas de truc a posteriori qu'on paie en France a priori (genre l'école ou la santé).

  2. Maxence
    12/03/2010 at 19:23

    >C'est drôle, c'est exactement le contenu de mon cours de microéconomie. Il faut dire que mon prof est un des rares spécialistes français de l'économie comportementale, Nicolas Eber. Enfin la question n'est pas vraiment de dire que le modèle de l'Homo Oeconomicus est imparfait mais de déterminer s'il peut toujours être considéré comme un modèle général (mais qui dans certains cas exceptionnels n'est pas valide) ou s'il s'agit d'une exception.

  3. Xochipilli
    13/03/2010 at 00:25

    >@Maxence: ce qui est perturbant c'est que les imperfections du modèle sont maintenant solidement établies sans que le modèle ait véritablement évolué pour en tenir compte… L'économie semble plus réticente que la physique à faire sa révolution galiléenne ;-)@Tom: 100% d'accord, je suppose même que le mode de taxation influe directement sur la tendance politique d'une société. Aux US ce que tu décris explique sans doute pourquoi la baisse des impôts a toujours été une vraie obsession politique. Et en France, la TVA ou les charges sociales passent bien mieux que l'impôt sur le revenu alors que les taux sont souvent plus élevés.

  4. anthropopotame
    20/03/2010 at 11:10

    >Vraiment intéressant! Il y a d'autres éléments à prendre en compte, comme la valeur symbolique: dans un monde concurrentiel où l'acte de consommation vaut affirmation de soi, acheter un macaron à 5 euros chez un fameux pâtissier laisse entendre que la valeur du macaron réside dans son prix, non dans ses qualités. PS le commentaire précédent ("anonyme") est un spam, j'en reçois plein dans ce genre.

  5. Xochipilli
    20/03/2010 at 12:00

    >@anthropopotame: bien vu pour le spam, merci (quelle plaie!). Oui le prix qu'on paie pour une chose a une influence directe sur la préférence a posteriori pour cette chose… C'est justement l'objet du billet suivant 😉

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