Les absences sont toujours raison

La liste dont j’oublie le nom

Une amie appelle ça la liste Nougaro: l’ensemble de tous les noms propres et (très) communs dont on perd la mémoire pile au moment où l’on en a besoin. Avez-vous remarqué comme ce sont toujours les mêmes noms qui se cachent au bout de votre langue, alors qu’on sait très bien de qui l’on veut parler? Pour ce qui me concerne, d’ailleurs, le nom de ma liste est mal choisi car depuis qu’on a rigolé sur ce concept, je n’ai plus de problème pour me souvenir du nom de Claude Nougaro. Pour moi, ça devrait être plutôt la liste de… de… Arf! Mais si, vous savez, cette sublime actrice blonde, l’ex de Tom Cruise, qui joue dans Australia et fait une pub pour Schweppes… Bon je vais continuer d’appeler ça la liste Nougaro sinon ce billet va vite devenir prise de tête. Je vous préviens tout de suite, je n’ai pas d’explication définitive à l’existence de ce genre de liste, mais l’exploration des hypothèses qu’on peut faire à leur sujet est l’occasion de démonter certaines idées reçues à propos des mécanismes de l’oubli. En particulier les récentes découvertes en neurologie remettent en cause l’explication freudienne d’un refoulement actif de l’inconscient et suggèrent que paradoxalement on peut « oublier volontairement » de manière très efficace.

L’inconscient, usual suspect

Qui sait? Peut-être qu’une une petite Nicole m’a volé mon doudou en maternelle et que depuis cet épisode, mon inconscient fait activement barrage chaque fois que je tente d’évoquer le nom de mon actrice fétiche? Cette interprétation d’inspiration psychanalytique supposerait que mon inconscient sache contrôler le rappel de mes souvenirs de manière à protéger mon « Moi ». Est-ce plausible?
Les expérimentations montrent qu’effectivement un traitement non conscient de l’information peut influencer nos comportements. En revanche on constate que cette influence s’exerce toujours dans le sens d’un traitement mécanique, stéréotypé. Pour comprendre ce que j’entends par là, essayez de nommer à haute voix la couleur des mots suivants:

vert
bleu
orange

Si vous n’êtes pas né sur la planète Zorglub, il vous a été difficile de nommer les couleurs des mots (c’est ça le comportement contrôlé) sans lire les mots (le comportement réflexe). Nous sommes quasiment en permanence en mode « pilotage automatique », réagissant machinalement à notre environnement. Et tant mieux d’ailleurs! Cela permet de réagir vite et de concentrer son attention sur les rares moments où il ne faut surtout pas répondre de cette façon routinière! Comme aime à le dire Alain Berthoz du Collège de France, l’intelligence c’est la capacité d’inhiber opportunément une réponse automatique. Notre intelligence est un mélange de 99% d’automatismes et de 1% d’inhibition.
Or quel que soit le dispositif expérimental utilisé -que ce soit en manipulant des signaux subliminaux, en distrayant l’attention des participants ou en leur demandant de répondre très vite sans réfléchir- l’influence de l’inconscient se range toujours du côté des réponses routinières et mécaniques. En particulier, on peut montrer qu’on ne parvient jamais à traiter de manière sophistiquée une information non consciente (je vous raconte ça en commentaire).

Peut-on inhiber ce dont on n’a pas conscience?

Revenons à notre problème de trous de mémoire. D’après ce qu’on vient de dire sur le mode d’action automatique de l’inconscient, l’hypothèse d’un refoulement non-conscient supposerait que l’on a tendance spontanément à ne pas associer un nom à une image connue. Le refoulement inconscient pourrait alors accentuer cette tendance naturelle à l’oubli.
Mais, tiens tiens, l’expérience montre exactement l’inverse: c’est le rappel à la conscience d’une information qui est un acte-réflexe, pas son oubli. Le psychologue américain Larry Jacoby a montré expérimentalement que lorsque nous percevons inconsciemment une information, nous avons spontanément tendance à l’utiliser, mais nous sommes incapables de l’exclure de notre esprit:

experience de jacoby

On ne peut inhiber une association mentale qu’à condition d’en avoir pris pleinement conscience. Si une information n’est pas consciente, on a tendance à la rapporter plus souvent que le hasard, quelque soit l’instruction reçue. Autrement dit, c’est le rappel à l’esprit qui est un processus inconscient, mécanique. Le refoulement d’une information est l’apanage de la conscience uniquement. L’hypothèse d’un refoulement inconscient d’une association entre un mot et une image pour expliquer notre « liste Nougaro » ne semble donc pas très vraisemblable.

Le neurologue Lionel Naccache généralise ce résultat dans son « Nouvel Inconscient« : « Le déclenchement de ces mécanismes de contrôle cognitif qui gouvernent les processus de rejet actif d’une représentation, est nécessairement et exclusivement conscient. Le problème avec le concept de refoulement freudien, c’est qu’il est explicitement défini comme un processus inconscient qui opérerait sur des représentations inconscientes ». Et il conclut:  » L’idée d’un refoulement au sens freudien semble en contradiction totale avec les données expérimentales et les modèles théoriques les plus pertinents. » On ne peut être plus clair…

Rappelez-moi souvent d’oublier tout ça!

Puisqu’on peut écarter l’hypothèse d’une inhibition inconscient, intéressons-nous d’un peu plus près au refoulement volontaire. Une étude en 2004 a montré qu’inhiber sciemment une association mentale est non seulement possible mais permet également de l’oublier beaucoup plus vite que ne le ferait la simple érosion du temps. On a demandé à des volontaires de mémoriser certaines associations arbitraires de mots (par exemple valise-drapeau). Puis pendant trente minutes on leur a présenté des mots-indices (« valise ») de la liste apprise en les entrainant:
– sur un premier tiers des associations, à se rappeler le second mot lorsqu’on leur présentait le premier (renforcement du souvenir);
– sur un second tiers, à éviter d’associer le second mot au premier (refoulement du souvenir).
On ne leur a pas présenté le troisième tiers des associations, pour avoir une liste de contrôle.

Quelques jours plus tard on demanda aux participants de se rappeler toutes les associations initiales (y compris celles qui avaient été réprimées) en les récompensant pour chaque association rappelée afin d’éviter la triche. Par rapport au troisième groupe d’associations servant de contrôle, les volontaires se souvenaient beaucoup mieux des associations renforcées. Jusque là tout est logique. Ce qui l’est moins c’est qu’ils se souvenaient moins bien des associations volontairement réprimées que de celles n’ayant fait l’objet d’aucun rappel. Comme l’explique Michael Anderson, le psychologue de Stanford qui a mené ces expériences, « le souvenir des gens s’efface à mesure qu’ils s’efforcent de ne plus y penser. Si vous rappelez régulièrement un souvenir à une personne qui s’efforce de ne pas y penser parce qu’elle ne le souhaite pas, son souvenir s’effacera plus efficacement que si elle n’était exposée à aucun rappel de ce souvenir indésirable ». C’est contre-intuitif, évidemment, car si vous demandez à quelqu’un de ne surtout pas penser à un « éléphant-chapeau », il va immédiatement avoir un flash de cette image dans sa tête. Est-ce à dire qu’après un chagrin d’amour ou le décès d’un proche, il est contreproductif de se débarrasser de tout ce qui rappelle trop fortement notre douleur?

Oublier, une marque d’intelligence?

L’imagerie cérébrale de ces mécanismes « d’oubli volontaire » a révélé depuis que sont alors à l’œuvre les mêmes régions du cortex préfontal qui inhibent nos mouvements musculaires réflexes, lorsque par exemple dans la rue on retient son pied juste avant de parfumer sa semelle… Eviter de se rappeler serait donc encore un mécanisme d’inhibition volontaire, l’acte d’intelligence par excellence, cher à Alain Berthoz! Mais en quoi oublier quelque chose est-il intelligent? L’écrivain argentin Jorge Luis Borges avait imaginé une piste de réponse dans sa celèbre nouvelle « Funes ou la mémoire »: à la suite d’un accident, le personnage principal de l’histoire perd la faculté d’oublier. Il se souvient d’absolument tout dans ses moindres détails. « Il connaissait les formes des nuages astraux de l’aube du 30 avril 1882 et pouvait les comparer au souvenir des marbrures d’un livre en papier espagnol qu’il n’avait regardé qu’une fois et aux lignes de l’écume soulevée par une rame sur le le Rio Negro la veillle du combat du Quebracho. » La vie de Funes est un enfer et Borgès conclut « Je soupçonne cependant qu’il n’était pas très capable de penser. Penser c’est oublier des différences, c’est généraliser, abstraire. Dans le monde surchargé de Funes il n’y avait que des détails, presque immédiats. »

L’imagerie cérébrale semble donner raison à l’intuition de Borges: lorsque plusieurs souvenirs sont en concurrence, par exemple plusieurs paires de mots ayant le même premier mot indice (éléphant-rose, éléphant-chapeau, éléphant-cahier etc) l’imagerie cérébrale montre qu’à mesure qu’une paire de mots est privilégiée, l’effort fourni par le cerveau pour retrouver la bonne association diminue. A chaque fois qu’une association est invoquée, elle est renforcée dans notre mémoire et les associations concurrentes sont affaiblies. Ce jeu dynamique de renforcements et d’affaiblissements permet d’adapter notre circuiterie neuronale de façon à accélérer notre réponse à la prochaine sollicitation. L’oubli est en quelque sorte une manière de ne pas polluer notre cortex préfrontal avec des associations non pertinentes. On peut ainsi automatiser les réponses et concentrer notre attention sur les sollicitations qui en valent vraiment la peine. Des exemples?
– Chaque fois que l’on change de mot de passe ou le code de votre carte de crédit, il est essentiel d’oublier activement l’ancien code si l’on veut éviter le blanc devant le distributeur de billets.
– Le phénomène est bien connu de ceux qui apprennent une langue étrangère. Le même professeur Anderson a montré qu’après une immersion linguistique prolongée, des personnes mettaient plus de temps à nommer une image dans leur langue natale, car apprendre une langue suppose d’inhiber temporairement sa langue natale.

Chassez vos associations parasites!

Bref un trou de mémoire serait le signe d’une tête trop pleine plutôt que pas assez! Si l’on ne se souvient plus du nom de quelqu’un ce ne serait pas parce que l’association mentale recherchée est momentanément aux abonnés absents, mais plutôt qu’elle est en concurrence avec d’autres associations parasites qu’on n’a pas réussi à inhiber suffisamment.
Mais pour en revenir à ma liste Nougaro, pourquoi sont-ce toujours les mêmes noms que l’on oublie? Je n’en sais trop rien finalement, mais cette histoire d’associations parasites me fait penser que les sons de « Nicole » « Kid » « man » (merci Google) ne me suggèrent pas du tout une jolie jeune femme. Nicole en français m’évoque une femme plutôt âgée, « Kid » un enfant et « man » un homme. Ces trois affinités parasites m’empêchent de retrouver facilement le nom de l’actrice, surtout si mon cortex préfrontal, fatigué ou stressé, ne parvient pas à les inhiber.
A défaut de vous avoir convaincu, ce billet m’aura au moins permis de ne plus avoir de problème avec le nom de Nicole Kidman!

Sources:

Lionel Naccache, Le nouvel Inconscient (2009): un excellent bouquin à lire absolument si vous vous intéressez à ces sujets.
Michael Anderson, Suppressing unwanted memory (2008)
Science Daily, Forgetting helps you remember important things (2007)

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Eloge du pifomètre: comment l’inconscient permet de prendre de bonnes décisions en éviter d’y réfléchir…
L’étrange vision d’un aveugle: comment notre vision s’appuie elle-aussi sur des circuits totalement inconscients
Conscience en flagrant délire (4): comment notre mémoire s’adapte continuellement au service d’une image valorisante de soi.

7 comments for “Les absences sont toujours raison

  1. Xochipilli
    12/11/2009 at 01:01

    >Note du billet: un processus contrôlé est nécessairement conscient. Pour le prouver on a fait appel en 1995 à un dispositif astucieux. On présente aléatoirement au sujet d'abord le mot "rouge" ou le mot "vert" , puis immédiatement après un rectangle de couleur rouge ou verte et on lui demande de nommer la couleur du rectangle.Dans un premier temps, il n'y aucun rapport entre le mot et la couleur du rectangle. Les sujets sont induits en erreur par les mots amorces exactement comme lorsqu'on doit nommer la couleur des mots orange, vert et bleu écrits dans des couleurs différentes. Ils répondent plus vite si le mot coincide avec la couleur et plus lentement si les deux sont contradictoires. A noter que l'effet est également sensible si le mot amorce est présenté de façon subliminale au sujet.Dans un second temps, sans le dire au sujet on règle l'expérience de manière à ce que le mot "rouge" soit suivi d'un rectangle vert dans 8 cas sur 10, et vice versa. Très rapidement les sujets adaptent leur réponse et se préparent mentalement à dire "rouge" dès qu'il voient le mot "vert" apparaître. Du coup l'effet de biais s'inverse par rapport au premier temps: les sujets répondent plus rapidement quand le mot contredit la couleur et plus lentement si les deux coïncident, preuve qu'ils appliquent un comportement contrôlé et réfléchi.Dans un troisième temps, on fait la même expérience que précédemment: les mots sont toujours suivis d'un rectangle de couleur opposée dans 80% des cas, mais cette fois ils apparaissent de façon subliminale. Dans ces conditions, les sujets présentent exactement les mêmes biais de réponses que dans la première expérience, répondant plus lentement quand le mot contredit la couleur et plus vite quand il coïncide. Ce résultat montre qu'ils sont incapables d'adapter leur stratégie de réponse sur la base d'une information subliminale! Preuve semble donc faite que les processus contrôlés sont nécessairement conscients.Source: Merikle, Joordens, Stolz, Measuring the relative magnitude of unconscious influences (1995)

  2. W.
    12/11/2009 at 19:48

    >Notre cerveau est quand même bizarrement foutu. Le votre arrive même à consciemment oublier Nicole Kidman sans que vous vous en rendiez compte. Heureusement que la thérapie à base de billet de blog a fonctionné. Mon cerveau n'a eu besoin que d'une image de la belle dame pour oublier l'association avec la femme plutôt âgée et en refaire une plus agréable…Merci pour ce billet.

  3. nicolas
    15/11/2009 at 12:40

    >vos chroniques sont absolument extraordinaires, très bien écrites et c'est un délice de les lire. Tout simplement génial !Impossible de les oublier même si on s'y efforce !

  4. Xochipilli
    15/11/2009 at 19:18

    >@w et Nicolas: merci pour vos encouragements, ça me console d'un Alzheimer précoce 😉

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