Le secret de la peur

Astérix et les Normands se trouve plus facilement dans les rayons BD que dans les bibliothèques scientifiques et pourtant le syndrôme qu’il décrit existe bel et bien: certains individus sont pathologiquement incapables d’éprouver la moindre frayeur, même lorsque leur vie est en danger:

Cette anomalie tire son origine d’une lésion ou d’une atrophie de ce qu’on appelle les amygdales cérébrales: deux petites zones en forme d’amandes, profondément enfouies dans les lobes de notre cerveau. Les amygdales repèrent le moindre signal de danger dans l’environnement et déclenchent automatiquement un sentiment de peur chez l’individu. Ce système d’alarme hérité de nos lointains ancêtres reptiliens fonctionne normalement sans que nous en ayons conscience, comme notre cœur ou nos poumons. Il suffit par exemple de présenter l’image subliminale de deux yeux écarquillés à quelqu’un. Même s’il ne perçoit pas consciemment l’image, ses amygdales réagissent immédiatement à ce signal et modifient instantanément son rythme cardiaque, sa tension et la moiteur de ses mains (voir ce  billet).

Lorsque les amygdales cérébrales sont lésés, à la suite par exemple d’une maladie génétique dégénérative appelée le syndrôme d’Urbach-Wiethe, les personnes atteintes ne réagissent plus du tout à ce type d’alerte.

L’image cérébrale d’un cerveau en coupe (vue du dessus). A gauche, un cerveau sain. A droite le cerveau du patient SM, présentant deux lésions bilatérales au niveau des amygdales (encerclées en rouge). Crédit Photo: Iowa Neurological Patient Registry/Université de Iowa

Dans les années 1990, Antonio Damasio s’est beaucoup intéressé au cas d’une de ses malades, appelée S, dont les amygdales étaient complètement hors service. On croyait à l’époque que les amygdales jouaient un rôle important dans la mémorisation des faits nouveaux, or S n’avait manifestement aucun problème de mémoire. En revanche, Damasio se rendit vite compte que son comportement social était étrange. Contrairement aux Normands de Goscinny, S était excessivement avenante vis-à-vis de tout le monde, même des plus parfaits inconnus:

S n’était pas seulement agréable et joyeuse, elle semblait avide d’entrer en contact avec la plupart de ceux qui liaient conversation avec elle, et plusieurs membres de la clinique et du groupe de recherche eurent l’impression que les réserves les réticences qu’on aurait pu attendre de sa part faisaient tout simplement défaut. Par exemple, peu de temps après une entrée en matière, S n’était pas effarouchée à l’idée de toucher ou de serrer la personne dans ses bras (…) Elle se faisait facilement des amis, se lançait sans difficulté dans des liaisons romantiques, se laissant souvent abuser par ceux en qui elle avait fait confiance.

En testant ses réactions, on se rendit compte qu’elle était incapable de lire l’expression de la peur sur le visage de quelqu’un et de façon générale d’évaluer si un individu a l’air « louche » ou fiable. Tout le monde lui semblait parfaitement digne de confiance! En 2010, une autre équipe de recherche découvrit que les patients atteints du même syndrome sont beaucoup plus intrépides au jeu d’argent, car ils ont beaucoup moins peur de perdre que les individus sains.

Dans l’album d’Astérix, les Normands mettent la main sur le jeune Goudurix, grand froussard devant l’éternel, et menacent de le tuer s’il n’arrive pas à leur faire peur. Goscinny s’en tire par une pirouette mais les chercheurs ont très sérieusement essayé de relever le défi en 2011 avec une patiente surnommée SM atteinte de la maladie  d’Urbach-Wiethe. Bien qu’elle ait vécue pas mal d’évènements traumatiques dans sa vie, SM semble n’avoir jamais éprouvé la moindre peur de sa vie. Les chercheurs lui ont donc passé des films d’horreur, lui firent manipuler des araignées et des serpents et l’emmenèrent faire un tour dans une maison hantée. Rien à faire, SM est restée de marbre. Une vraie Normande!

Goudurix aurait-il été fatalement mis en pièces par les Normands frustrés? Pas du tout! Car les scientifiques ont fini par dénicher LA recette de la peur en faisant respirer à SM et deux autres malades un mélange d’air contenant 35% de dioxyde de carbone. Une telle concentration n’est pas dangereuse mais l’augmentation d’acidité sanguine qu’elle entraîne provoque une sensation de panique chez les individus normaux. Or à la surprise des chercheurs, SM et les deux autres malades ont réagi exactement de la même façon, s’agitant désespérément pour retirer leur masque et appelant au secours. Elles ont ensuite expliqué qu’elles avaient été submergées par la peur de suffoquer et ressenti pour la première fois de leur vie une panique atroce.

Source ici

On ne comprend pas bien comment une telle sensation peut naître en l’absence d’amygdales cérébrales. Peut-être la peur de suffoquer est-elle tellement ancienne que sa supervision loge dans des structures cérébrales encore plus anciennes que nos amygdales reptiliennes? En tous cas, les mésaventures de Goudurix ouvrent une nouvelle énigme pour les neurosciences. Pour ce qui est des ailes, on est toujours aussi peu avancé…

Sources:
A Damasio: Le sentiment même de soi (O Jacob, 1999, p 88)
Feinstein, J.S., et al. (2013). Fear and panic in humans with bilateral amygdala damage (ici pour ceux qui n’ont pas d’abonnement à Nature)

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3 comments for “Le secret de la peur

  1. 02/04/2013 at 09:40

    Ha ha ça sent les expériences de suffocation en IRM tout ça… Curieux de connaître la réponse.

  2. 04/04/2013 at 09:58

    @Homo fabulus: tout est dans le billet!

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