Le bonheur est dans le prêt

Il paraît que « les agents économiques maximisent leur bien-être et celui de leurs proches, à moindre coût pour eux »: c’est le pilier de la micro-économie, sur lequel s’appuient la plupart des théories… Un peu faiblard comme pilier si j’en crois ces deux études:

A New York, les Diplomates des Nations-Unies bénéficient de l’immunité diplomatique et -porte où à Manhattan en toute impunité, les veinards, ils peuvent donc stationner n’importe où. Des chercheurs américains (par pure jalousie?) ont épluché leurs 150 000 contraventions accumulées entre 1995 et 2005 pour déterminer quelles nationalités en profitaient et lesquelles respectaient malgré tout la loi. Sur le podium, les scandinaves et les anglo-saxons raflent toutes les médailles de l’honnêteté, avec zéro contravention sur toutes ces années. Au fond du classement, on retrouve la plupart des nations championnes de la corruption du Maghreb, d’Afrique ou du Moyen-Orient avec pour lanterne rouge, le Koweit. Ce classement suggère que les individus intériorisent les normes sociales de leur pays d’origine et y calent leur comportement même si leur environnement change complètement. Par ailleurs les chercheurs ont remarqué que la propension à enfreindre la loi chez ces diplomates était fortement corrélée à l’hostilité de leur pays vis-à-vis des Etats-Unis comme si collectionner les PV était une marque de défiance culturelle vis-à-vis de l’oncle Sam. A l’inverse, le nombre de contrevenants a fortement chuté après les attentats du 11 septembre 2001, comme si les diplomates souhaitaient faire « acte de civisme » et marquer symboliquement leur attachement au système légal américain. On est loin, très loin même de la simple « maximisation du bien-être personnel »…

Certes l’argent ne fait pas le bonheur (quand on en a assez pour vivre dignement), par contre savoir le dépenser peut y contribuer: une étude publiée dans Science suggère que le bonheur individuel dans nos sociétés occidentales augmenterait avec l’altruisme: un sondage fait auprès de 632 américains, indique que les gens au comportement altruiste sont plus heureux que les autres. Mais comment savoir si leur bonheur est la cause ou la conséquence de leur altruisme? Pour le savoir, une chercheuse américaine Elizabeth Dunn, a donné de l’argent à 150 étudiants d’un campus. A certains elle a demandé de dépenser l’argent comme bon leur semblait et la plupart ont choisi de le dépenser égoïstement. Au deuxième groupe d’étudiants elle demanda de le dépenser pour faire plaisir à d’autres personnes. Après coup, ce dernier groupe d’étudiants, contraints à la générosité, a finalement montré plus de satisfaction que ceux laissés libres de dépenser leur argent à leur guise. Ce résultat est un beau pied de nez à l’homo economicus: d’une part cet altruisme totalement désintéressé n’a pas grand chose à voir avec la « maximisation de son bien-être ». Mais surtout il prouve qu’on n’a pas toujours conscience soi-même de ce qui va faire son propre bonheur.

Contrairement au sens commun, ces exemples illustrent à quel point le libre-choix-au-service-de-son-intérêt-personnel est impuissant à expliquer les ressorts profonds du comportement de notre homo complexicus. Alors que la culture ambiante du développement personnel prend pour modèle l’atteinte de ses objectifs personnels, Daniel Todd Gilbert montre qu’au contraire nous passons notre temps à nous raconter des salades sur ce qui va faire notre propre bonheur. Un peu comme le personnage de Balthazar Balsan -dans le livre-film d’Eric-Emmanuel Shmitt, Odette Toulemonde– qui poursuit (en vain) son bonheur comme on fait sa liste de course. Il lui est opposé le personnage d’Odette, une femme modeste, veuve à la quarantaine maladroite, que rien ne prédestine au bonheur si ce n’est sa faculté de saisir la magie de l’instant, le charme de l’imprévu. Et surtout sa capacité à ne pas se raconter d’histoire sur ce qui la rendra « vraiment heureuse » un jour. Car il serait évidemment illusoire de prétendre savoir ce qui demain nous rendra vraiment heureux…

3 comments for “Le bonheur est dans le prêt

  1. Salviati
    05/04/2008 at 14:47

    >Bonjour,tout d’abord, je pense que vous n’avez pas vraiment compris ce qu’est la maximisation du bien-être en économie et que vous devriez vous renseigner un peu plus avant de vous avancer autant sur sa prétendue absurdité.La deuxième expérience que vous relatez est assez amusante mais n’apporte pas grand chose de nouveau. J’aimerais bien savoir (et j’en doute fortement) si les personnes qui ont du utiliser l’argent pour faire des cadeaux à d’autres auraient été aussi heureuses si on leur avait dit après-coup que d’autres personnes avaient eu le choix de dépenser l’argent pour elles-mêmes.Je suis toujours amusé par le paradoxe qui consiste à parler « d’altruisme désintéressé » pour en fait montrer qu’il s’agit de l’attitude qui procurerait le plus de satisfaction personnelle…

  2. Xochipilli
    06/04/2008 at 14:55

    >@salviati: Il n’est bien entendu pas question de prétendre que la maximisation du bien-être en économie est absurde. Juste d’illustrer sa faible influence dans certaines situations, au point d’aboutir parfois à des résultats paradoxaux.L’intérêt de la deuxième expérience -celle des étudiants auquel on donne de l’argent à dépenser- n’est pas tant de démontrer qu’on est plus heureux en étant altruiste malgré soi (je vous l’accorde bien volontiers, il y aurait mille autres facteurs à prendre en compte) que de suggérer la difficulté qu’il y a à anticiper ce qui nous fera réellement plaisir… Et l’erreur d’appréciation est bien le paradoxe principal de cette expérience.

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