La parole est à Médor

S’il y a bien un sujet sur lequel les propriétaires de chats et de chiens sont intarissables, c’est lorsqu’il s’agit de narrer l’immense complicité qu’ils vivent avec leur mascotte. A les écouter, leur animal comprend tout et sait se faire comprendre. Evidemment ils manquent d’objectivité mais le sujet intéresse beaucoup les chercheurs en éthologie car il éclaire les liens étonnants qui existent entre  domestication et intelligence sociale…

Quand le sage pointe la lune…

… le chien regarde-t-il la lune ou bien le doigt? Pour le savoir, des chercheurs [1] ont fait passer à 18 toutous quelques tests très simples. Milou saura-t-il comprendre les indices que son maître, assis entre deux boîtes opaques, lui donne pour trouver celle qui contient de la nourriture? Bien évidemment : canis familiaris comprend non seulement ce que signifie un doigt pointé (l’index du moins) mais aussi n’importe quel type d’indice matériel que le maître aura placé ostensiblement devant la bonne boîte (colonnes « block » et « static block » dans le graphique ci-dessous). Cette capacité d’interprétation n’apparaît chez l’enfant humain qu’un peu après 12 mois…

L'expérience en question

A droite comparaison des performances des chiens domestiques (Working dogs) avec des chiens chanteurs de Nouvelle Guinée (NGSD), une espèce proche du dingo, retournée à l’état sauvage depuis plus de 5000 ans. Source: Wobber, Hare &al [1]

Les chercheurs ont tenté la même expérience [2] avec des chimpanzés et… surprise : nos cousins primates échouent lamentablement à ce type d’épreuve alors qu’ils sont beaucoup plus proches de nous, génétiquement parlant. D’ailleurs ça ne semble pas une question de génétique, puisque les loups -qui sont très proches des chiens- ne réussissent pas non plus ce genre de test.

Un chien chanteur de Nouvelle Guinée

Est-ce parce que les chiens comprennent les codes gestuels de leur maître, à force de les côtoyer ? Même pas : les chiots réussissent très bien ce genre d’épreuve alors qu’ils n’ont pas passé beaucoup de temps en présence des hommes. Tout comme les chiens chanteurs de Nouvelle Guinée (les colonnes blanches du graphique), une espèce proche du dingo qui a cessé d’être domestiquée depuis plusieurs milliers d’années.

Un renard argenté de la lignée domestique

Il semble donc que la capacité à comprendre le langage non verbal des humains soit donc née avec la domestication, mais comment en être sûrs? Pour une fois on a pu tester très rigoureusement cette hypothèse avec… des renards. A la fin des années 1950 dans une ferme d’élevage de Sibérie, le généticien russe Dimitri Belyaev réussit à créer une lignée de renards domestiques, simplement en croisant les animaux les moins agressifs vis-à-vis de l’homme.  En moins d’une dizaine d’années, il obtint des animaux très affectueux qui présentaient de grandes ressemblances avec les chiens : ils aboyaient, avaient les oreilles tombantes, remuaient la queue quand ils étaient contents et leur pelage était souvent tacheté. Allez c’est bien parce que c’est vous, je vous ai traduit la vidéo qui raconte cette histoire incroyable (la ferme existe toujours):

On a donc refait en 2005 l’expérience en comparant les performances des renards domestiqués de Sibérie et celles de leurs homologues sauvages [3]. Les conditions étaient idéales car certains de ces renards domestiques n’ont que très peu de contact avec leurs soigneurs (n’oubliez pas qu’ils sont élevés pour leur fourrure… gloups!). 

Bilan:  les renards domestiques sont aussi doués que les chiens pour deviner les intentions de l’homme, et y réussissent bien mieux que les spécimens sauvages. La capacité à nous comprendre semble donc bien un produit dérivé de la domestication, une sorte d’effet secondaire apparu sans qu’on l’ait recherché. Au point que l’on a découvert il y a quelques mois [4] que même les cochons domestiques réussissent le test, à condition qu’on soit à leur hauteur pour leur indiquer où chercher. 

L’envie de communiquer avec l’homme

La domestication des animaux leur permet donc de mieux nous comprendre. Mais inversement, les animaux domestiques essaient-ils plus que les autres de se faire comprendre par l’homme? La réponse semble évidente quand on voit les regards implorants de Médor, quand sa balle a roulé sous le canapé. Mais est-ce pour communiquer ou simplement parce qu’il a pris l’habitude que son maître lui vienne en aide quand il en a besoin?

« Tu veux pas m’aider, dis? »

Pour le savoir, des chercheurs ont imaginé un dispositif astucieux [5 et 6]: ils ont entraîné un chien à soulever un couvercle en plastique pour récupérer une récompense placée dessous. Puis ils ont rendu la tâche impossible en collant le couvercle avec la base, pour voir comme réagirait le chien. A côté de lui se trouvaient l’expérimentateur et son maître. Lorsque tous les deux regardaient en direction du chien, celui-ci regardait alternativement du côté du récipient et en direction des personnes, sans préférence particulière pour l’une ou l’autre. Mais dès que l’expérimentateur tournait le dos, le chien regardait surtout son maître (qui lui faisait face), montrant par là qu’il comprenait qui était attentif et qui ne l’était pas. Ses regards traduisent donc une véritable intention de communiquer et non pas un réflexe conditionné. L’avantage de cette expérience est qu’elle se réplique facilement avec d’autres espèces. Dans de telles circonstances, les jeunes enfants réagissent comme les chiens, par contre les loups s’acharnent sur le couvercle et ignorent complètement les humains à proximité…

Chiens comme enfants sont donc capables de comprendre ce que couvre votre champ de vision. D’ailleurs, si vous lancez une balle à votre chien et qu’ensuite vous lui tournez le dos, il va vous la rapporter devant vos pieds et non pas dans votre dos, pour être sûr que vous la voyez.

Langage ou imitation?

[Disclaimer, nous entrons là dans la pure spéculation Xochipillesque] De façon générale, j’ai l’impression que la domestication rend les animaux très bavards. On l’a vu avec les renards domestiques, qui -comme les chiens- vocalisent beaucoup plus que leurs cousins sauvages. De même je crois (mais je sais plus où j’ai vu ça) que les chats domestiques «parlent» beaucoup plus que les chats errants: la mienne répond souvent quand on lui parle. S’agit-il de « communication » à proprement parler? Rien n’est moins sûr. J’ai l’impression qu’il s’agit souvent d’une envie d’imiter les humains qui les entourent, par une espèce d’empathie. Regardez par exemple ce chien qui imite un bébé:

Ou encore Noc, le beluga de l’aquarium de San Diego qui savait imiter la voix humaine:

En cherchant sur Youtube, vous trouverez aussi l’éléphant qui parle coréen, le phoque Hoover qui disait des trucs avec l’accent de Boston (!) et bien entendu des escadrilles de mainates et de perroquets, les champions de l’imitation. Bon, évidemment il est plus facile d’observer ces comportements en captivité que dans la nature, mais on sait d’expérience que les oiseaux en captivité sont bien plus bavards qu’en liberté, ce qui suggère peut-être un lien entre domestication et instinct d’imitation. Imitation dont le modèle n’est pas seulement l’homme, d’ailleurs! Regardez par exemple comment ce chat imite l’aboiement de son copain le chien:

Celui-ci est encore plus criant de vérité:

Voyez encore ces chats qui imitent les oiseaux:

Les dauphins en captivité s’imitent souvent les uns les autres. S’agit-il d’un simple réflexe moutonnier « je-vois-j’imite » ou bien cela reflète-t-il un vrai plaisir à imiter l’autre? Des chercheurs de San Diego ont étudié le sujet avec un couple de dauphins habitués à s’imiter l’un l’autre. Quand l’un d’eux est aveuglé par des bouchons sur les yeux, il continue d’imiter son copain, en utilisant pour cela ses facultés d’écholocalisation. Sa tendance à l’imitation relève donc non pas du simple réflexe conditionné mais d’une envie d’imiter volontairement son partenaire. Avec les yeux fermés, il arrive même à imiter les mouvements d’un soigneur dans le bassin, ce qui suppose un réel effort pour deviner quels sont les mouvements à reproduire:

Bref, toutes ces expériences suggèrent que la simple domestication booste la tendance des animaux à imiter les comportements et le langage de ceux qui les entourent. Ca n’a finalement rien de très étonnant puisqu’on sait maintenant que la domestication (c’est-à-dire la sélection sur un critère de moindre agressivité) favorise le maintien des traits juvéniles chez l’animal à l’âge adulte – ce que les biologistes appellent la néoténie. Or une caractéristique commune aux bébés animaux est justement d’imiter tous ceux qui les entourent, ce qui est encore la meilleure manière d’acquérir les bons réflexes pour plus tard. La conséquence serait que l’apparition du langage pourrait être une conséquence inattendue de notre néoténie, un produit dérivé en quelque sorte de notre hyper-socialité qui nous pousse à imiter les bruits et les attitudes de ceux qui nous entourent. René Girard a construit toute sa théorie sur l’idée que nos pulsions mimétiques sont le fondement des sociétés humaines, peut-être devrait-on chercher une extension biologique à sa vision purement anthropologique…

Sources et lectures associées:

[1] Wobber, V., Hare, B., Koler-Matznick, J., Wrangham, R. & Tomasello, M. 2009.  Breed differences in domestic dogs’ (Canis familiaris) comprehension of human communicative signals (pdf)

[2] Hare, Tomasello, « Human-like social skills in dogs? » (2005, pdf)

[3] Hare, Brian, et al. “Social cognitive evolution in captive foxes is a correlated by-product of experimental domestication.” Current Biology (2005)

[4] Nawroth, Christian, Mirjam Ebersbach, and Eberhard von Borell. “Juvenile domestic pigs (Sus scrofa domestica) use human-given cues in an object choice task.” (2013)

[5] Marshall-Pescini, S., et al. “Gaze alternation in dogs and toddlers in an unsolvable task: evidence of an audience effect.” (2013)

Laurent Cohen, Pourquoi les chimpanzés ne parlent pas (2009)

Je vous conseille l’excellent blog (en anglais) Bird Brains and Monkey Minds dont plusieurs articles ont inspiré ce billet.

Billets du C@fé des sciences:

Le billet de Taupo sur son blog SSAFT, un excellent résumé de l’expérience de domestication des renards en Sibérie

La personnalité dans le monde animal, un super billet de du blog Les poissons d’existent pas.

Le mystère de la domestication du chien, sur Darwin 2009

Ce billet de Tom Roud sur la néoténie, également sur Darwin 2009

NB. Sauf avis contraire, toutes les sources des photos sont accessibles en cliquant dessus…

7 comments for “La parole est à Médor

  1. 01/06/2014 at 14:49

    Bonjour,

    La vidéo montrant le chat immitant les oiseaux me semble plutôt montrer un chat en posture de chasse dont les machoîres claquent. J’en ai vu faire de même pour des insectes, oiseaux ou autres choses à chasser.

    Merci pour tout ça 🙂

  2. 01/06/2014 at 14:52

    @Sbgodin: avec le bruit en plus quand même! Mon chat gonfle ses joues et fait un son qui ressemble (de loin!) au bruit des pigeons qu’il guette…

  3. 01/06/2014 at 16:34

    Ah me grille pas sur l’article des chats qui imitent les oiseaux! Il parait que certaines espèces sauvages imitent des cris de singes pour la chasse et qu’il s’agirait donc d’un réflexe ancestral chez nos chats domestiques… A creuser.
    Et sinon, rendons à César… L’article renards a été écrit par Vran!

  4. 01/06/2014 at 17:51

    J’ai lu dans le temps dans Stephen Jay Gould que la néoténie est une cause (ou une condition ? Ou une co-évolution ?) de l’intelligence, les enfants des humains sont dépendants grosso modo pendant sept ans après la naissance, et ne font qu’apprendre, au lieu de sortir tout prêts du ventre de leur mère.
    Il est certain que la néoténie favorise l’apprentissage. Même si les renards domestiques n’ont que très peu de contacts avec leurs éleveurs, il y a bien quelqu’un qui leur file à bouffer, ils doivent apprendre à comprendre leurs gestes et suivre leur regard.

    A part ça je suis d’accord avec Sbgodin, mon chat claque des dents et pousse des petits cris d’excitation en voyant des mouches, mais il ne fait pas « bzzzz »…

  5. 29/06/2014 at 00:28

    Bonjour

    il y a quelque chose de très important qui peut aussi pousser les animaux à être plus bavards quand ils sont domestiqués : ils sont en sécurité avec nous. Le silence est une condition de survie pour les espèces qui ne sont pas en haut de la chaine alimentaire.

    • 19/07/2014 at 17:33

      @Marie-Aude: possible. Mais les loups et les renards sont justement en haut de la chaine alimentaire: pourquoi deviendraient-ils plus bavards une fois domestiqués? Et puis les temps de l’évolution se chiffrent en milliers d’années, or l’expérience en Sibérie s’est faite en quelques années… Pas sûr qu’il faille chercher une « explication », je penche plutôt pour des effets collatéraux de la « néoténie », comme pour la coloration du pelage, les oreilles tombantes etc.

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