La communication au doigt et à l’œil

>Une collègue me confiait récemment qu’un jour où son Blackberry n’affichait pas de nouveau message depuis dix minutes, elle avait éprouvé une sorte d’accès de panique et envoyé compulsivement un mail de test pour s’assurer qu’il fonctionnait bien et que la Terre tournait toujours. Ce « syndrome Blackberry » me paraît symptomatique de nos dérives de cadres-sup’. Décortiquons un peu…

Tous les jours je reçois une centaine de mails: trop, beaucoup trop par rapport à l’information qui me serait réellement utile, on en a déjà parlé dans un billet précédent. Mais l’angoisse de mon amie renvoie également à un statut associé à cette surabondance: si on m’envoie tant de mails, n’est-ce pas la preuve que l’on pense qu’il est important que je sois informé DONC que je compte dans l’organisation? Ne plus recevoir de mails pourrait signaler une mise au placard. Derrière la consultation frénétique de sa messagerie pourrait aussi se cacher le besoin de se rassurer sur sa place réelle dans l’organisation.

Le mail, assassin de la productivité individuelle?
Traiter ses mails, une corvée digne de Sisyphe? Allons donc! Il faut imaginer Sisyphe heureux dirait Camus. Car même si l’on s’en plaint, ce rite quotidien peut aussi apporter son lot de micro-satisfactions:
– on se sent propre, avec le sentiment du devoir accompli: votre maman vous a appris qu’il est mal de laisser s’accumuler le courrier
– on se sent réactif: répondre vite c’est montrer à ses interlocuteurs (et à soi-même) que l’on est « à la barre » en permanence.
– on est rassuré sur la manière de s’y prendre: il suffit de traiter les mails les uns derrière les autres sans trop se poser de questions sur ce qu’on est en train de faire;
– on se sent gratifié à chaque mail, valorisé par l’impression de l’avoir traité, même si on n’a fait que le transférer, y répondre ou l’archiver.

Ces petites gratifications -à peine conscientes et souvent masquées par l’impression laissée par le contenu de tel ou tel mail, en font une activité addictive, un mode de travail haché et facile auquel on s’accoutume facilement. On perd peu à peu sa capacité à se concentrer. On se surprend à procrastiner quand il faut traiter un dossier de fond, puis -une fois qu’on s’y est mis- à s’interrompre pour se lever ou consulter ses mails toutes les cinq minutes. Normal: travailler sur un dossier compliqué prend du temps et n’est pas forcément valorisé par son environnement professionnel. Et puis on a tellement de mails urgents en attente qu’on a un alibi en béton pour ne pas s’y mettre. Et voilà comment de polluant des organisations, le mail devient source d’improductivité personnelle…

Rendre la parole aux doigts
Parallèlement, la messagerie instantanée s’est invitée au bureau. Voilà enfin LE moyen ludique-mais-pro, intrusif-mais-acceptable d’obtenir une réponse de quelqu’un qui ne répond ni au mail ni au téléphone. La rapidité avec laquelle se déploient spontanément tous les modes (et toutes les modes) de communication par écran interposé a quelque chose de fascinant. Surtout que par ailleurs les innovations touchant la communication vocale font presque toujours long feu (la visiophonie, la téléphonie en son hi-fi, le skypecast pour n’en citer que quelques unes).

La différence de succès entre ces deux modes de communication tient à une raison simple selon moi: avez-vous déjà essayé de parler au téléphone tout en lisant vos mails ou en écoutant en même temps une émission de radio? C’est pratiquement impossible: tenir une conversation monopolise toute votre attention. Parler ou écouter quelqu’un suppose qu’on n’écoute rien en même temps. Or pour la communication comme pour le reste, il est devenu frustrant de ne devoir faire qu’une chose à la fois. Et c’est justement la grande force de la communication écrite que de permettre de zapper très vite d’une communication à l’autre de manière tout à fait acceptable socialement. Pour preuve: recevoir un SMS lorsqu’on est déjà en conversation avec quelqu’un se fait naturellement alors que consulter sa messagerie vocale dans la même situation est une muflerie impardonnable. Avec en prime une plus grande rapidité pour lire un message que pour l’écouter: idéal en temps de sur-sollicitation « communicationnelle » (berk ce mot)!

Grâce à cette capacité à mener simultanément plusieurs communications (ou à traiter plusieurs sources d’informations), l’œil et les doigts sont devenus LES outils de communication par excellence, bien plus adaptés que la bouche et l’oreille pour faire face à l’avalanche de sollicitations. On troque ainsi la communication pour l’échange. La richesse et la lenteur du dialogue font place à l’instantanéité aride des phrases courtes, parfois agrémentées de petits échantillons d’émotions précalibrées (les smileys). Les timides y trouvent leur compte, à l’abri des confrontations directes derrière leur écran. Et les grands bavards se consolent comme ils peuvent en monologuant sur leur clavier.

On peut parier que comme les SMS et la messagerie instantanée, les écrans tactiles virtuels et 3D sont assurés d’un bel avenir… ainsi que tout ce qui, d’une manière ou d’une autre, donne encore un peu plus la parole aux doigts.

1 comment for “La communication au doigt et à l’œil

  1. @gor
    16/10/2008 at 17:44

    >J’ajouterais que si les gens ont « tant » besoin de toucher c’est que le toucher est un sens plus concret que la vue ou l’ouïe. Caresser(ou même ne serais-ce que toucher) une personne ou lui parler (même tendrement) aura pas vraiment le même effet…Ceci dit, je trouve que c’est pas plus mal au final, ça permet aussi de mieux savourer les conversations en « face à face » 🙂

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