Darwin reloaded (part 3)

Troisième et dernière partie de mes notes (très librement) inspirées du bouquin d’Ameisein. Cette semaine, on cause de l’origine évolutive de la bienveillance et de la morale.

L’évolution: guerre de tous contre tous?

On a tendance à assimiler la théorie de l’évolution de Darwin avec le fameux « struggle for life », la lutte sans pitié de chaque organisme pour survivre. Hobbes, qui ne devait pas être un grand optimiste, appelait ça « la lutte de tous contre tous » propre à l’état de nature, dont l’homme et sa culture seraient miraculeusement sortis. Ce hiatus entre Nature et Humanité a fini par aller de soi, jusque dans notre vocabulaire: le propre de l’homme? son « humanité », c’est à dire sa compassion pour son prochain. Le propre des bêtes? leur « bestialité », bien sûr.

Pourtant Darwin lui-même récusa cette vision simpliste lorsque dans sa « Généalogie de l’homme », il réfléchit à la place de l’homme dans l’évolution. « Beaucoup d’animaux, écrit-il, éprouvent certainement de la sympathie pour la détresse ou le danger [que ressent] l’autre ». Darwin ne voit entre la sociabilité de l’homme et celle de l’animal, qu’une différence de degré et non de nature: « Les instincts sociaux ont sans doute été acquis par l’homme comme par les animaux inférieurs, pour le bien de la communauté » écrit-il avant de supposer que « n’importe quel animal doté d’instincts sociaux prononcés […] acquerrait inévitablement un sens moral ou une conscience, dès que ses capacités intellectuelles seraient devenues aussi développées […] que chez l’homme. »

Alors quoi? La bienveillance sociale et la morale sont-elles solubles dans l’évolution? Petit tour d’horizon…

Empathie et solidarité

Il est maintenant à peu près reconnu que l’instinct social chez les animaux supérieurs provient de leur capacité de mimétisme émotionnel. Kézako? Souvenez-vous des neurones-miroirs, qui chez les singes et les oiseaux s’excitent à la fois lorsqu’un animal fait une action ou qu’il observe un autre animal faire la même action. Cet aller-retour mental entre soi et l’autre provoque une espèce de contagion émotionnelle qui est probablement à la source de l’instinct parental. Mais aussi d’une vraie solidarité.

Enfin soli-rat-dité en l’occurrence: en 1959, une expérience montra que des rats entrainés à presser un levier pour obtenir de la nourriture, s’abstenaient de le faire s’ils se rendaient compte que cela entrainait un choc électrique douloureux sur un autre rat, situé près d’eux. L’inhibition s’atténuait progressivement chez le rat, mais beaucoup moins chez les singes: dans une expérience similaire des macaques Rhésus ont refusé de s’alimenter pendant plusieurs jours pour ne pas faire de mal à leur compagnon d’infortune. Vous vous souvenez du film « I comme Icare » qui mettait en scène la fameuse expérience de Migram? Les humains dans pareilles circonstances avaient nettement moins de scrupules.

Certes les rats s’abstiennent de faire souffrir inutilement leur copain, mais ça reste une forme « passive » de solidarité. Les singes font mieux. Ils sont non seulement sensibles à l’émotion d’un des leurs, mais également capables d’en comprendre la cause et de tenter d’y remédier. Chez les bonobos, rapporte le primatologue Frans De Waal, cette « empathie cognitive » prend des formes spectaculaires:

« Un jour, le nettoyage [de la fosse] terminé et les bonobos relâchés, les gardiens s’apprêtaient à ouvrir la valve pour remplir à nouveau la fosse quand soudain, Kakowet, un vieux mâle, apparut à leur fenêtre: il poussait des cris aigus et perçants et agitait frénétiquement les bras comme pour attirer leur attention. Depuis toutes ces années, il connaissait bien la routine du nettoyage. Or il se trouve que ce jour-là, plusieurs jeunes bonobos étaient descendus dans la fosse, sans parvenir à en ressortir. Les gardiens mirent une échelle et tous remontèrent, sauf le plus petit que Kakowet tira lui-même de là. »

C’est-y-pas une belle forme de solidarité active, ça?

De Waal insiste sur la séquence automatique perception-émotion-réaction que l’on observe chez l’animal dans toutes ces scènes. Et argumente de manière assez convaincante sur le rôle qu’elle joue chez l’homme dans des situations semblables, loin des contorsions cognitives tentant de justifier rationnellement sa réaction. « La détresse éprouvée face à la souffrance d’autrui relève d’une impulsion à peu près incontrôlable: elle nous saisit sur-le-champ comme un réflexe, sans nous laisser le temps de peser le pour et le contre ». Bref quelque chose qui ressemble beaucoup plus à ce qui arrive à notre Kakowet, qu’à une décision mûrement réfléchie. Rien que de très naturel en somme.

Equité et machiavélisme.

Cette conscience de l’autre et de ses émotions a permis l’émergence de sociétés animales très sophistiquées (les meutes de loups, les clans des singes, etc) ainsi qu’un tas d’aptitudes sociales qu’on aurait pu croire inventées par l’homme:

– le sens de l’équité. De Waal a observé comment le singe capucin réagit, lorsqu’il est récompensé injustement par rapport à son compagnon de cage. Si son partenaire reçoit une récompense indue (ou supérieure à la sienne pour un travail équivalent), il réagit très mal, en refusant de travailler ou en manifestant bruyamment sa colère. On a montré que les chiens ont exactement le même comportement: à force de voir son coéquipier récompensé sans rien recevoir, le chien s’estimant lésé refuse de donner la patte! (Photo de Friederike Range).

D’où vient cette valeur morale? On ne peut que spéculer, mais une hypothèse plausible est que l’aversion à l’injustice a pu naître de l’habitude ancestrale de partager équitablement la nourriture entre les membres d’un même clan.

– la manipulation de l’autre.
L’ultime raffinement de l’empathie consiste à spéculer sur les intentions des autres et d’adapter son comportement en conséquence. La palme dans ce domaine revient aux corbeaux: lorsqu’ils cachent leur nourriture, ces Einstein à plumes savent s’ils sont observés ou pas. Si c’est le cas, ils feignent d’enterrer leur butin quelque part puis -dès que le voyeur s’est éclipsé- ils le déterrent pour le cacher ailleurs. En plus ils se rappellent parfaitement quel individu les a observés (lisez cet article)
Une telle capacité de spéculation (ce que de Waal appelle la théorie de l’esprit) chez ces oiseaux dénote une conscience de soi tout à fait précise, qui explique pourquoi les corbeaux sont parmi les rares animaux capables de se reconnaitre dans un miroir.

Les comportements sociaux: innés ou acquis?

Les néo-darwinistes, à l’instar de Dawkins, se sont longtemps contentés d’expliquer comment la socialité animale avait été sélectionnée par l’évolution à cause son efficacité constatée a postériori. En gros, la solidarité familiale favorise la survie de ses propres gènes, donc les caractéristiques génétiques qui « portent » ce type de comportement ont plus de chance de se propager. C’est la théorie de la sélection de parentèle, particulièrement efficace pour expliquer la socialité de certains insectes comme les fourmis ou les termites.

L’examen plus attentif des mécanismes de socialité et d’apprentissage révèle pourtant des mécanismes beaucoup plus riches qu’une simple sélection génétique, et surtout un inextricable mélange d’acquis et d’inné. Trois exemples:

    • L’apprentissage du danger: les singes signalent la proximité d’un prédateur par différents cris caractéristiques, selon qu’il s’agit d’un serpent, d’un léopard etc. Or de jeunes singes rhésus macaques élevés en captivité n’ont aucune réaction de peur devant un serpent, tant qu’ils n’ont pas vu réagir leur mère -née dans la nature. Et si on leur montre une fleur au moment où leur mère réagit face à un serpent (qu’ils ne voient pas), ils peuvent apprendre à avoir peur de cette fleur! Idem pour certains oiseaux qui attaquent en groupe un ennemi lorsqu’ils entendent un cri d’alerte: on a réussi à conditionner de jeunes oiseaux à attaquer chaque fois qu’ils voyaient une bouteille! De quoi relativiser la notion d’ennemi « héréditaire »…
    • Le choix des bonnes plantes. Darwin lui-même écrivait « nous ne pouvons être certains que les singes n’apprennent pas de leur propre expérience ou de celle de leurs parents quels fruits il faut sélectionner. » Il avait raison, le bougre! Les singes se transmettent de génération en génération la connaissance des plantes qui soignent ou au contraire qu’il faut éviter. Mais j’accorde sans hésiter le prix Montessori au suricate. Cette espèce de peluche océanienne, apprend à ses petits à attraper des scorpions sans se faire piquer: il les approvisionne d’abord avec des scorpions morts, puis avec des scorpions sans dard avant de les laisser se dépatouiller tout seuls avec des-qui-piquent-pour-de-vrai. Ça c’est de la pédagogie, coco.
    • Les langages. Les cris et les chants ne sont pas plus innés chez les animaux que le langage ne l’est pour nous. Les cris des singes Vervets, caractéristiques de tel ou tel prédateur sont totalement différents d’une région d’Afrique à l’autre. Vous ne faites pas la différence? Alors que dites-vous de ces oiseaux de Copenhague qui ont adopté pour hymne national le « Nokia Tunes » ?

Une forme rudimentaire de culture…

Mais au fait… Si les animaux se transmettent des savoirs ou des comportements, pourquoi ne pourrait-on pas parler de « culture animale »? C’est effectivement la question que l’on peut se poser face à l’incroyable variété de comportements différents, relevés chez les chimpanzés dans sept régions différentes d’Afrique, qu’il s’agisse d’utiliser des pierres pour casser des noix, des bâtons pour attraper des fourmis (miam!) ou de laver des patates douces dans l’eau. Chaque fois qu’un tel comportement est introduit dans un clan, il perdure de génération en génération même lorsque les inventeurs de ces comportements ont eux-mêmes disparu.

Bref, pas de quoi faire les fiers avec notre « humanité », notre « sens social » et même notre culture: il ne s’agit probablement là que du stade ultime de phénomène largement répandus dans la nature. Et ce sont plutôt nos émotions que notre raison qui les auraient façonnés et ancrés dans nos comportements. L’homme est effectivement un loup pour l’homme: c’est à dire un être sociable, coopératif (et parfois agressif).

Sources:

Frans de Waal, Primates et philosophes
Jean-Claude Ameisen, Dans la lumière et les ombres
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