Culture et nature: le retour de Lamarck

Source: ici

Parmi les éléments qui distinguent l’homme de l’animal, on songe spontanément à la conscience de soi, le sens du ridicule, la pudeur, l’empathie ou la culture. Comprise comme la capacité à transmettre un comportement ou une connaissance nouvelle de génération en génération, la culture est probablement l’une de nos plus grandes fiertés, puisque c’est grâce à elle qu’on doit nos civilisations, notre compréhension du monde etc. Pourtant, il fait de moins en moins de doutes que culture et animalité fassent très bon ménage chez nos amis les bêtes. Au point de secouer le dogme du tout-génétique de l’évolution.

Les observations abondent dans le domaine du comportement acquis: ainsi certains groupes de macaques japonais ont-ils pris l’habitude de laver leurs patates dans l’eau de mer. Les femelles Vervet trempent des cosses d’acacia dans l’eau pour les amollir. Dans les deux cas, les chercheurs ont observé la lente propagation du comportement nouveau dans le groupe.

L’usage des outils n’est pas non plus l’apanage des primates humains: les chimpanzés de la forêt Taï en Côte d’Ivoire apprennent de génération en génération à ouvrir des noix en utilisant des pierres comme marteaux: les mères enseignent à leurs rejetons à choisir les bonnes formes de pierre et à les utiliser correctement. En Tanzanie, ils savent sonder les termitières avec des bâtons pour attraper des termites bien croustillantes.

De manière plus subtile, les chimpanzés adoptent collectivement certaines postures originales: mains tendus au-dessus de la tête pendant le toilettage de certains groupes des Montagne Mahale en Tanzanie, ou bien épouillage main dans la main pour d’autres populations en Afrique de l’Est qui pourraient être des signes sociaux d’amitié dans ces groupes. Ainsi les singes capucins s’essuient-ils les yeux mutuellement, peut-être pour évaluer mutuellement leur niveau de confiance réciproque. A chaque fois, ces comportements apparaissent dans certaines populations sauvages mais pas dans d’autres pourtant toutes proches.

Les chercheurs ont montré en 2005 que face à une difficulté, les animaux d’un groupe préféraient copier le savoir-faire d’un des leurs plutôt que d’essayer de trouver par eux-mêmes une solution. Les singes imiteraient donc les singes. Ces acquis rudimentaires sont ensuite transmis par les femelles à leurs petits.

Mais la culture ne se limite pas aux primates: on a découvert en 2005 que certains dauphins « enfilaient » des éponges de mer comme des gants pour se protéger le museau lorsqu’ils fouillent les fonds marins. Là encore, les dauphins pratiquant ce drôle de rituel se sont avérées être des femelles étroitement apparentées et côtoient des groupes de dauphins qui ne le pratiquent pas.

Les rats dont nous fêtons aujourd’hui l’année en Chine, ont bien inventé le système des « goûteurs » bien avant Jules César: face à un aliment inconnu, un rat renifle l’haleine de ceux qui en ont goûté, avant de décider qu’il peut sans risque en consommer lui aussi.

Même dans le domaine des préférences sexuelles, le règne du tout-génétique semble avoir vécu. Alors que dans une espèce de poisson, les femelles préféraient les mâles les plus grands, Etienne Danchin a montré que l’on pouvait changer ces préférences par mimétisme. En montrant à des femelles un petit mâle courtiser avec succès une autre femelle, on a constaté que celles-ci préféraient ensuite ce mâle-là, plutôt qu’un autre mâle plus grand mais isolé. De manière général, il montre que les animaux imitent spontanément les comportements de leurs congénères jugés les plus performants que ce soit pour chercher leur nourriture, pour fuir le danger ou pour choisir un partenaire sexuel. Une modification collective des préférences sexuelles ou des comportements, déclenchée par exemple par un changement de l’environnement, peut ainsi être enclenché et entretenu par contagion mimétique, puis transmis de génération en génération.

A long terme, lorsque plusieurs groupes d’une même espèce présentent des variations culturelles fortes, celles-ci peuvent finir par se traduire au plan génétique (du fait de la modification des critères de choix de ses partenaires sexuels par exemple) : la culture devient un moyen comme un autre de transmettre de la variation génétique, transmise de génération en génération. Lamarck is back!

Au passage soulignons que le désir mimétique -si bien décrit par René Girard comme source culturelle de toute société humaine, trouve ici une extension extraordinaire dans le monde animal.

 

Références:
From nosy neighbours to cultural evolution. Danchin étienne1, Giraldeau Luc-Alain2, Valone Thomas J.3, and Wagner Richard H4. Science 23 juillet 2004.
Culture et traditions chez les singe – Klaus Wilhelm. Cerveau et Psycho Novembre 2007.
L’aventure humaine – des molécules à la culture. Boyd & Silk. 2004.

4 comments for “Culture et nature: le retour de Lamarck

  1. dvanw
    07/02/2008 at 13:40

    >Cultures animales, d’accord. Sélection sexuelle, ok… Mais de là à annoncer le retour de Lamarck… Ou alors, d’accord, sur un plan métaphorique : la transmission de traits culturels (façon mémétique) étant mise en parallèle avec les caractères acquis de Lamarck. Mais l’erreur de Lamarck, sur lesdits caractères acquis, reste une erreur, on est d’accord ?Amusant d’ailleurs de comparer chez Wikipedia la page française sur Lamarck et la page anglaise… D’un côté, c’est lui le véritable inventeur de l’évolutin, de l’autre, ça semble nettement plus nuancé…

  2. Xochipilli
    07/02/2008 at 21:58

    >dvanw: non, bien sûr, on ne va pas revenir sur l’erreur de Lamarck concernant la transmission des caractères physiques acquis. Mais au nom de cette erreur,il me semble qu’on a eu un peu tendance à basculer dans le tout-génétique et à opposer:- d’un côté le monde animal où l’instinct est expliqué génétiquement et est le seul facteur explicatif des comportements; – de l’autre, l’humain ayant su s’extraire de l’instinct grâce à la culture et sa transmission intergénérationnelle.C’est cette réhabilitation de la transmission de comportements acquis, pouvant indirectement favoriser tel ou tel profil génétique, que je trouve intéressante. Et il me semble qu’elle rapproche de manière inattendue les positions apparemment irréconciliables de Darwin et de Lamarck, l’instinct, la culture et la génétique (de manière indirecte, certes).Pour illustrer la tentation du tout-génétique, un petit passage de Dawkins (Le gêne égoïste, je graisse):« La sélection naturelle a favorisé les gènes ancestraux des phryganes (NDLA: petit insecte des rivières) en s’arrangeant pour que leurs possesseurs construisent des maisons efficaces. Les gènes ont travaillé sur le comportement, certainement en influençant le développement embryonnaire du système nerveux. […] le généticien devrait reconnaître les gènes « chargés » de la forme des maisons dans un sens aussi précis que pour les gènes chargés de la forme des jambes.[…] Mais il n’y a pas à étudier la génétique pour être sûr qu’il existe un gène de ce type (…) Tout ce dont vous avez besoin, c’est d’une bonne raison de croire que les maisons des phryganes sont une adaptation darwinienne. Dans ce cas, il y a eu nécessairement des gènes contrôlant les variations dans les maisons des phryganes, car la sélection ne peut produire des adaptations à moins qu’il n’y ait des différences héréditaires parmi lesquelles il faut choisir. »C’est cette vision mécaniste du vivant qui me paraît complètement dépassée…PS. Je vais voir votre blog, il me paraît tout à fait passionnant…

  3. Xochipilli
    13/02/2008 at 23:46

    >Pour illustrer cette relation gène-culture, un article ancien mais intéressant trouvé dans un commentaire du blog de Mathieu, sur l’influence des facteurs culturels (la consommation de lait) dans la transmission génétique (le gène de digestion du lactose)…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *