Conscience en flagrant délire (3)

Episode 3: très précieuse auto-justification

Normalement on réfléchit d’abord, ensuite on décide et après on agit. Et bien ce schéma n’a rien d’évident. Vous vous souvenez de la fameuse expérience de Benjamin Libet dont on avait déjà parlé dans ce billet sur les chatouilles: le chercheur américain avait montré qu’une décision consciente comme bouger un doigt intervient quelques millisecondes après l’activation des zones du cerveau qui déclenchent ce mouvement. Autrement dit, nous ne prenons conscience d’une décision qu’immédiatement après le déclenchement de l’action!

Idem pour notre motivation à agir. L’idée qu’elle précède la décision peut être tout aussi illusoire. Lionel Naccache relate par exemple dans son « Nouvel Inconscient », l’expérience qu’a réalisée aux Etats-Unis Michael Gazzaniga sur un patient « split-brain ». On avait dû opérer le cerveau de ce patient et sectionner le corps calleux qui fait communiquer les deux hémisphères cérébraux (droit et gauche) entre eux. Dans l’expérience le patient regardait en face de lui un écran sur lequel apparaissait brièvement sur la gauche le mot « walk ». Le patient se levait et commençait à marcher. Gazzaniga lui demandait alors où il allait. Or ce qu’on voit à notre gauche est perçu par notre hémisphère droit; l’hémisphère gauche en charge de la parole n’avait donc aucune idée de l’instruction apparue à l’écran. Le patient répondit alors: « je vais à la maison chercher un jus de fruits. » Et ça c’est intéressant, parce que plutôt que de répondre « je ne sais pas ce que je suis en train de faire, ni où je vais », le patient avait construit immédiatement une explication dont il était intimement convaincu, même si elle n’avait aucun rapport avec la réalité extérieure.

Comme l’explique Naccache, « cette fiction qui est parfaitement contredite par la réalité objective n’en demeure pas moins une construction mentale d’une puissance autrement plus tangible et plus forte pour l’économie mentale du patient que la réalité « expérimentale » dont il est pourtant l’objet ». Et il en conclut: « L’aspect par lequel nous différons des patients neurologiques, ce n’est pas tant dans cette faculté mentale d’interprétation consciente que nous partageons intégralement avec eux, mais plutôt à (..) corriger sans cesse ces scénarios mentaux (…) afin qu’ils épousent au mieux les contours du réel. Il nous est donc plus difficile de réaliser le caractère fictionnel de ces constructions conscientes. » Autrement dit, même chez les personnes saines, pas évident de démêler les vraies intentions, des interprétations trouvées a posteriori pour justifier leurs actions.

Les boucles étranges de notre motivation
Dans la vie de tous les jours, on peut quand même toucher du doigt l’influence a posteriori de nos actions sur nos motivations. Ainsi, des chercheurs se sont amusés à interroger des parieurs sur leur degré de confiance de gagner, avant et après qu’ils aient parié sur leur cheval favori. Résultat: le seul fait d’avoir déjà parié augmente radicalement le degré de confiance des joueurs; tout porte à croire que dans ce cas, la décision renforce rétroactivement ses choix. L’auto-justification a posteriori marche d’ailleurs dans les deux sens: plus on se donne du mal pour obtenir quelque chose plus ça en vaut la peine! Plus il est difficile d’être admis dans un club, une école, une association, et plus on est fier d’en faire partie. Le plat qu’on a fait soi-même a meilleur goût, etc. Nous sommes conditionnés pour valoriser et justifier après coup le bien-fondé de nos actions.

Expliquer ses décisions ou ses efforts aurait donc un rôle de réassurance pour soi-même. Si cette hypothèse est exacte, parler de ses rancœurs ne risque pas d’apaiser qui que ce soit, au motif que ça « purgerait » son trop-plein d’émotion. Au contraire! Verbaliser son émotion aurait plutôt pour effet de renforcer son sentiment d’offense, en le justifiant avec de nouveaux arguments… Pour que la catharsis marche, il faut semble-t-il se distancier préalablement de ses propres émotions, en parlant par exemple de soi à la troisième personne (voir par exemple ce très bon article sur le sujet).

Le démon de l’auto-justification
Ce réflexe d’auto-justification fait un peu froid dans le dos est un peu effrayant quand on y pense. Vous connaissez sans doute l’expérience de Milgram (ci-contre) que le film I comme Icare a rendue célèbre. On a retenu de cette expérience l’incroyable soumission des gens à l’autorité, puisque la majorité des gens acceptait de délivrer des chocs théoriquement mortels à un malheureux, au motif qu’il mémorisait mal sa leçon. Mais l’autre enseignement important de cette expérience est que de nombreux bourreaux en herbe éprouvaient en même temps la nécessité de dévaloriser leur victime, qui par leur déficience n’obtenait « que ce qu’elle méritait ».

Pas besoin d’être « split-brain » pour s’inventer les plus invraisemblables auto-justifications: les bourreaux de tout poil nous l’ont bien assez démontré, qui évoquent systématiquement (et avec beaucoup de sincérité) les innombrables raisons pour lesquels leur barbarie n’en était pas une à leurs yeux. Rabaisser sa victime au rang de non-humain est un classique. L’auteur des Bienveillantes, Jonathan Littell en propose une version plus subtile: « Après tout, les animaux ne sont pas humains non plus, mais aucun de nos gardes ne traiterait un animal commme il traite les Häflinge. La propagande joue en effet un rôle, mais d’une manière plus complexe. J’en suis arrivé à la conclusion que le garde SS ne devient pas violent ou sadique parce qu’il pense que le détenu n’est pas un être humain; au contraire, sa rage croît et tourne au sadisme lorsqu’il s’aperçoit que le détenu, loin d’être un sous-homme comme on le lui a appris, est justement, après tout, un homme, comme lui (…) et donc le garde le frappe pour essayer de faire disparaître leur humanité commune. » Autrement dit, le comble du sadique c’est de l’être non plus malgré mais à cause de l’humanité de ses victimes, censées ne pas l’être.

Il faut donc s’y résoudre: nous sommes conditionnés pour toujours trouver de bonnes raisons à ce que l’on fait, comme s’il en allait de notre équilibre mental. Simple souci d’estime de soi? Je doute que cette explication suffise, tant ce besoin d’auto-justification semble obsessionnel et universel; se sentir infaillible sur ce qui compte serait-il une exigence de notre édifice intérieur? Réponse au prochain épisode!

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Sources et lectures:
Un très bon article sur la catharsis (en anglais) et ses conditions de réussite
Le Nouvel Inconscient, de Lionel Naccache (2006): tout ce que vous avez voulu savoir sur l’inconscient et que vous avez osé demandé. Je reviendrai sur ce bouquin absolument captivant.
L’homme-thermomètre de Laurent Cohen (2004), pour plusieurs exemples d’interprétations délirantes chez certains malades.

7 comments for “Conscience en flagrant délire (3)

  1. Tom Roud
    02/08/2009 at 23:36

    >Effrayant… merci pour cette série.

  2. (.)
    24/12/2009 at 11:53

    >J"adore quand ca creuse à partir d'une varie bonne question/idée. Toujours pétillant ! Excellentes fêtes….

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