Conscience en flagrant délire (1)

Tous schizophrènes? On peut se poser la question au vu des sondages sur les comportements au volant: 85% des Français estiment être de bons conducteurs, mais seulement 36% jugent que les autres le sont également.
Encore mieux: 92% de ces personnes dès qu’ils redeviennent piétons, se plaignent des automobilistes qui ne les laissent pas traverser dans les clous! Nous sommes tous ainsi faits: on perd patience derrière la voiture de devant qui lambine sur une route étroite, et l’instant d’après on regarde goguenard dans le rétro l’excité qui cherche désespérement à doubler.

Ce manque d’impartialité dans nos croyances ou nos relations aux autres font le délice de la psychologie sociale, dont les experts se livrent depuis trente ans à tout un tas d’expériences poilantes pour en décortiquer les fondements. Je vous propose cet été une série de quatre visites au cœur de quelques unes de nos turpitudes mentales, découvrir comment notre conscience s’arrange avec la réalité pour protéger nos croyances, notre ego ou notre estime de soi.

Episode 1: Jeu de mains, jeu de vilains
Le premier flagrant délit de partialité a lieu à fleur de peau, au contact du monde extérieur. Avez-vous remarqué que ça fait toujours plus mal quand quelqu’un vous arrache un pansement que quand vous vous vous en chargez vous-même? Et que même si on y va de bon coeur, on ne se fait jamais bien mal quand on se pince soi-même? On soupçonne derrière cette désensibilisation, le même mécanisme qui empêche de se chatouiller soi-même et dont on avait parlé dans ce billet: juste avant de faire le mouvement, les zones pré-motrices de notre cerveau envoient une « copie- fantôme » du mouvement envisagé vers la zone du cortex dédiées aux sensations à l’endroit du pansement/pincement. Cette anticipation des sensations à venir suffit à en atténuer la perception, de la même façon que lorsqu’on soulève une tasse de café, on ne la « sent » que si elle n’a pas le poids prévu.

Entre parenthèses il se passe exactement la même chose quand on monte un escalier mécanique en panne: ça ne vous a pas frappé qu’il est alors difficile de monter les marches? On bute à chaque pas, comme si on était en déséquilibre permanent. Cette maladresse ne provient pas de la forme particulière des marches car on a vérifié qu’on montait sans problème un escalier en bois ayant la même forme qu’un escalator. C’est donc la vision de l’escalier mécanique en tant que tel qui nous perturbe: il semble qu’à sa vue, notre corps anticipe -à tort- le mouvement des marches, et quand ce mouvement ne se produit pas car l’escalator est à l’arrêt, on est déséquilibré. Fin de la parenthèse.

Pour revenir à nos histoires de douleur, on a mesuré cette atténuation des sensations en soumettant des volontaires à une petite expérience masochiste: une presse mécanique leur écrase gentiment l’index droit et on leur demande ensuite de reproduire avec leur main droite cette même pression sur leur index gauche. Immanquablement, ils appuient plus fort que la presse. Et ce n’est pas un problème de mémoire, car si au lieu de reproduire la pression avec leur main, ils le font par l’intermédiaire d’un petit joystick, ils appliquent alors une pression très semblable à celle qu’ils ont subie initialement.

Pas étonnant, du coup, que les jeux de mains dérapent à tous les coups.On en a fait l’expérience de la manière suivante; deux volontaires doivent appuyer à tour de rôle sur le doigt de l’autre, chacun exerçant exactement la même pression que celle qu’il vient de subir. L’expérience tourne vite au jeu de massacre, car comme on pouvait s’y attendre chacun appuie de plus en plus fort sur le doigt du maso d’en face. Non pas que nos volontaires soient particulièrement agressifs, mais parce qu’à cause de l' »effet sparadrap » on sous-estime la force que l’on exerce sur l’autre ou, ce qui revient au même, on surestime la douleur qu’on vient de subir.

C’est sans doute comme ça que ça dégénère aussi souvent dans les combats de catch, alors que tout est censé être truqué! Et voilà aussi pourquoi dans une bagarre c’est toujours l’autre qui a commencé en m’agressant alors que je l’avais à peine touché.

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