Comment on lit…

Comment notre cerveau de primate est-il capable de lire alors qu’il n’a pas eu le temps pour s’adapter à cette activité récente (à peine 10 000 ans, une paille dans l’histoire de notre patrimoine génétique)? C’est l’une des questions auxquelles tente de répondre Stanislas Dehaene dans son passionnant livre « les neurones de la lecture » (on peut aussi suivre son cours au collège de France disponible en podcast).

Dehaene nous embarque dans l’étonnante exploration des mécanismes cérébraux de la lecture en exploitant toutes les techniques possibles, de l’imagerie cérébrale à la description des cas cliniques les plus incroyables.
Première surprise, on a découvert que pour lire, notre cerveau active systématiquement une zone très particulière, la zone occipito-temporale-gauche, spécialisée chez les primates dans la reconnaissance des objets, des visages et des formes en général. Sa sur-sollicitation pour la lecture est attestée dans tous les systèmes culturels étudiés et tiendrait à ses prédispositions très spécifiques. Elle est en effet capable de reconnaître des formes familières:
– quelle que soit leur taille,
– quelle que soit leur orientation jusqu’à quelques degrés d’inclinaison,
– quelle que soit leur localisation dans le champ visuel (mais avec une préférence pour la zone centrale).
Comme toutes les fonctions de l’hémisphère gauche, elle est en outre plus sensible au détail qu’à la perception globale, à l’analyse fine plutôt qu’à l’impression générale de ce qu’elle perçoit.

Toutes propriétés évidemment particulièrement intéressantes pour reconnaître des lettres et des combinaisons de lettres…
En approfondissant le fonctionnement de cette zone, les chercheurs se sont rendus compte que tout comme les primates, nous sommes surtout sensibles à un nombre très limité de tracés élémentaires pour caractériser un objet visuel: formes en T, en Y, cercles, tracés parallèles ou perpendiculaires, boucles etc. C’est sur la base de ces petits indices visuels que l’on reconnaît un visage, une silhouette etc. Cette reconnaissance « réflexe » est probablement la cause de notre sensibilité aux illusions d’optiques, par exemple en associant mécaniquement la présence de signes visuels spécifiques (une forme de nez) à l’identification d’un visage, même si par ailleurs on « sait » qu’il n’y a aucun visage à voir (emprunté de l’excellent blog du complot des papillons):

Nos mécanismes de lecture sont donc le résultat d’un recyclage, d’une reconversion de ces zones douées pour la reconnaissance particulière de tracés caractéristiques.
L’un des résultats les plus extraordinaires de la recherche est que ce sont ces mêmes formes élémentaires que l’on retrouve systématiquement dans toutes les formes d’écriture humaine, de manière beaucoup plus fréquente que dans des tracés effectués au hasard par un ordinateur ou un enfant ne sachant pas lire. Ce ne serait donc pas le cerveau qui se serait adapté à l’écriture, mais l’écriture qui progressivement se serait adaptée aux formes les plus facilement reconnaissables par notre cerveau de primate. Pour aboutir à une espèce de trame universelle qui sous-tendrait tous les systèmes d’écriture du monde, une bien jolie idée en somme.

Apprendre à lire consiste donc à reconnaître parmi ces formes élémentaires, celles qui forment des lettres, puis reconnaître leurs combinaisons, d’abord de manière séquentielle, puis parallèle; à assimiler et utiliser la régularité statistique de leurs combinaisons pour lire de plus en plus rapidement; et enfin à combiner astucieusement plusieurs « voies de lecture » -reconnaissance visuelle, déchiffrage phonétique, interprétation lexicale des morphèmes, pour parvenir à une lecture fluide dont la vitesse est à peu près indépendante de la taille des mots usuels.

Mais apprendre à lire exige aussi de désapprendre certaines choses, en particulier l’identification comme semblable de formes symétriques par rapport à la verticale! Nous sommes en effet capables -et c’est heureux- de reconnaître un chat que l’on observe son profil gauche ou son profil droit. A noter que nous sommes beaucoup moins doués pour reconnaître le symétrique vertical d’un objet familier – un visage à l’envers par exemple comme celui-ci.
(Joli brin de fille sur la gauche? Retournez donc l’image, pour rire… Source ici)

Or la lecture est une discipline où l’asymétrie est de rigueur: on écrit de gauche à droite (en écriture latine) et l’on ne doit pas confondre « d » et « b », « q » et « p ». Lorsqu’ils apprennent à écrire, les enfants éprouvent naturellement des difficultés à se « désymétriser » et il leur arrive fréquemment de tracer certaines lettres à l’envers, comme dans un miroir. On a montré que les difficultés de lecture de certains enfants dyslexiques pouvaient provenir d’une insuffisante latéralisation.

Diable, le génie des manuscrits inversés de Léonard de Vinci, serait-il le signe d’une « insuffisante latéralisation »?

9 comments for “Comment on lit…

  1. Eric C.
    05/03/2008 at 22:12

    > »Comme toutes les fonctions de l’hémisphère gauche, elle est en outre plus sensible au détail qu’à la perception globale, à l’analyse fine plutôt qu’à l’impression générale de ce qu’elle perçoit. »1. La latéralisation des hémisphères reste, si j’en crois mes dernières lectures, plutôt contestée. 2. Que la lecture soit une activité plus « locale » que « globale » m’étonne un peu (outre le débat sur les méthodes d’apprentissage). J’imagine que tu connais comme moi l’expérience de lecture de textes où seules les première et dernière lettre d’un mot sont à la bonne place, les autres étant mélangées …

  2. Eric C.
    05/03/2008 at 22:15

    >Félicitations pour ce blog, au fait, que je découvre tout juste (via je ne sais plus quel membre du café des sciences). Il semblerait qu’on ait quelques points communs 🙂

  3. Xochipilli
    06/03/2008 at 08:39

    >@ eric: merci pour ces encouragements, je vois que nous partagons le goût des curiosités ;-)Pour ce qui est des zones du cerveau en jeu dans la lecture, j’aurais dû être plus précis: la zone occipito-temporale gauche du cerveau dont je parle dans le post concerne uniquement la reconnaissance visuelle des caractères et de leurs combinaisons, activité plutôt locale jusqu’à 4 ou 5 lettres. Elle semble également en jeu dans la mémorisation des statistiques combinatoires des lettres ce qui expliquerait, en partie, l’expérience que tu décris.Cela étant, la lecture fait effectivement intervenir d’autres mécanismes que la seule reconnaissance visuelle, notamment l’accès à la prononciation des mots, à leur sens, à leur similarité syntaxique etc., qui eux mettent en jeu d’autres régions du cerveau à gauche comme à droite.

  4. patate douce
    27/02/2011 at 11:40

    >"Pour aboutir à une espèce de trame universelle qui sous-tendrait tous les systèmes d'écriture du monde, une bien jolie idée en somme."ça va les gars, le structuralisme c'était y a 30 ans… et si on retrouve des caractères, boucles, paralléles commune à plusieurs écritures, ma paraît logique, puisqu'un système d'écriture doit avant tout être reproductible (donc c'est sûr que les zigouigoui dessinés par les enfants, mieux vaux éviter…).Mais je n'ai peut-être pas bien saisi. Merci dans tous les cas pour ce billet instructif malgré tout

  5. Xochipilli
    27/02/2011 at 17:35

    >@patate douce: trente ans c'est trop vieux pour une théorie? Dommage pour Darwin dont on vient de fêter le centenaire de la mort… Plus sérieusement, cette idée rejoint celle de grammaire universelle de Chomsky (bien vivant lui au moins). Et je vous engage à lire cet autre billet (paragraphe sur le Babel des babils) sur l'universalité des phonèmes reconnus par les nourrissons…Indépendamment de la reproductibilité des caractères on a découvert que ces mêmes tracés élémentaires sont ceux auxquels répondent le mieux les aires cérébrales de reconnaissance visuels des singes. Sans doute parce que ces figures de base sont des indices très utiles dans la nature pour reconnaître telle ou telle forme.

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