Choeur de bavette

Dans le dessin animé « La véritable histoire du petit chaperon rouge », un bouc déjanté, à qui une sorcière a jeté un sort, ne peut s’exprimer qu’en chantant, ce qui rend tout le monde fou autour de lui. Derrière ce gag se pose une drôle de question: le chant est-il une forme primitive de la parole? Après tout le chant est la forme d’expression vocale la plus sophistiquée que l’on connaisse dans le monde animal et ses points communs avec notre langage sont nombreux. A l’image de nos dialectes, les chants d’une même espèce varient d’une région à l’autre. Le mode d’apprentissage du chant chez les oiseaux est très semblable à celui du langage chez l’enfant. Et du côté d’homo sapiens sapiens, langage parlé et langage chanté sont tous deux des traits culturels universels, qu’on retrouve chez tous les peuples du monde sans exception.
Isabelle Peretz, la spécialiste québécoise en la matière, a récemment fait le bilan sur ces liens entre chant et langage dans une conférence au Collège de France et balaie au passage quelques idées reçues…

Combien d’Assurancetourix?

Mais au fait, chanter est-il vraiment une capacité « universelle » chez l’homme? On connaît tous des gens qui chantent comme des casseroles, mais combien sont-ils? Pour le savoir, on a étudié comment une centaine de Québécois, choisis au hasard dans un jardin public, s’en sortent avec une chansonnette bien connue (au Québec, je précise). Normalement ça ressemble à ça:

Comme on peut s’y attendre, tout le monde ne chante pas juste. Parfois ça donne ça:

En analysant la manière dont chantent les moins doués, on se rend compte qu’ils respectent assez bien le rythme du chant et le « contour » mélodique (leur voix « monte » et « descend » quand il faut). Par contre, nos Assurancetourix se trompent parfois de hauteur de note. Et surtout ils chantent trop vite. Voilà le point-clé. Si on les force à chanter plus lentement, si on leur impose un tempo correct, leur chant « s’ajuste » automatiquement. Le résultat est bien meilleur, écoutez celle-ci par exemple:

Ca va mieux non? Le chant semble bien une faculté universelle comme la parole: il faut juste expliquer à Cétautomatix que le pauvre Assurancetourix a besoin d’un petit coup de pouce et non pas d’un gros coup de maillet. A moins qu’il ne fasse partie des 10 à 15% de la population atteinte d’amusie congénitale. Ces malheureux parlent parfaitement mais sont incapables de chanter juste.
Soit ils parlent alors qu’ils sont persuadés de chanter, ce qui donne ça:

Soit ils se trompent complètement dans le « contour » musical, montant quand il faut descendre de tonalité et inversement (attention vos oreilles!):

Là où les choses se compliquent, c’est que ces « casseroles congénitales » ne sont pas forcément de mauvais musiciens. La capacité de chanter juste n’a en fait rien à voir avec « l’oreille musicale ». On a même trouvé un musicien professionnel doué d’une oreille absolue (ce qui est très rare) qui chante totalement faux! Ecoutez-le chanter « joyeux anniversaire » en lisant une partition…

Le tempo est parfait mais la mélodie est affreusement massacrée. Mais le plus ahurissant chez ce musicien, c’est que si on lui demande de ne pas chanter les paroles et de juste fredonner les notes, il chante parfaitement juste!

Double dissociation
Les amusiques peuvent parler juste et chanter faux. Et chanter faux mais fredonner juste. Mais le sortilège du bouc est-il possible? Peut-on chanter correctement alors qu’on ne peut pas parler? La légende urbaine [1] veut par exemple que les bègues s’expriment plus facilement lorsqu’ils chantent. C’est sans doute possible si l’origine du bégaiement est psychologique. Et tout comme le musicien-casserole de tout à l’heure, les patients aphasiques (ayant des difficultés congénitales à parler) fredonnent sans problème l’air sans les paroles, ce qui confirme que le sens musical est dissocié de la parole parlée ou chantée.

Mais en général, chanter n’aide pas à mieux parler. Ecoutez ce patient bègue essayer de chanter « Frère Jacques »:

La plupart des patients aphasiques ont des difficultés à chanter. Le chant s’appuie manifestement sur des facultés cérébrales communes avec le langage, ce qui l’empêche de suppléer à une parole défaillante. Mais rien n’est simple quand on étudie le chant. En stimulant localement certaines zones du crâne par stimulation magnétique (ça fait pas mal, rassurez-vous) on parvient bizarrement à paralyser la parole de quelqu’un sans affecter sa capacité de chanter!

On est donc bien obligé d’admettre qu’entre le langage et le chant, il existe dans le cerveau à la fois des aires communes et des zones spécifiques.

Faut-il apprendre en chantant?
Reste l’idée que chez les personnes saines, chanter faciliterait la mémorisation d’un texte, soit grâce à la mélodie, soit parce qu’on chante plus lentement qu’on ne parle. Comme on est maintenant vacciné contre les idées reçues en matière de chant, on a aussi passé cette hypothèse au banc de test et demandé à des étudiants d’apprendre une strophe, soit sous forme chantée, soit sous forme de texte, soit sous forme de paroles sur fond musical. Pour Isabelle Peretz, le résultat est sans appel: les étudiants mémorisent tous plus facilement un texte qu’une chanson. Et un fond sonore musical nuit à la mémorisation plutôt qu’il ne l’aide, que l’on soit par ailleurs musicien ou pas. Le chant semble bien être une tâche double, qui exige plus d’efforts pour mémoriser et synchroniser le texte et la mélodie.

Mais alors, comment expliquer que l’on ait tous retenu le « rosa rosa rosam »de Jacques Brel, bien plus que les déclinaisons de « dominus, dominus, domine »? Il semble que les souvenirs de chant soient plus tenaces parce qu’ils sont stockés différemment des souvenirs de texte purs. Autrement dit, ce serait plus dur de mémoriser une chanson, mais on la retiendrait plus longtemps…

Chanter: Pourquoi faire?

Si le chant n’est pas l’ancêtre de la parole, s’il ne fait que compliquer la tâche du langage, comment expliquer qu’il soit aussi universel? Pour le savoir, il faut peut-être revenir à nos chanteurs désaccordés. Tous sans exception chantent plus juste en chœur qu’ a capella. Y compris les patients aphasiques et amusiques, même si le résultat n’est évidemment pas parfait. Ecoutez le patient bègue de tout à l’heure lorsqu’il est accompagné:

Ce n’est pas la panacée mais il y a du progrès. Avez-vous noté le plaisir qu’il prend à chanter à deux? C’est peut-être dans ce plaisir, plutôt que dans un hypothétique lien évolutif entre chant et langage qu’il faut chercher l’origine de l’universalité du chant dans les cultures humaines. L’hypothèse serait que, comme toutes les synchronisations physiologiques dont on a parlé dans différents billets (la danse, le rire, les applaudissements…), le chant en chœur déclenche spontanément une émotion très forte, une sensation de communion entre les membres du groupe. Et, cette capacité à « créer du lien » entre individus a été systématiquement encouragée par toutes les cultures du monde. Le chant au service de la cohésion sociale en quelque sorte:

 

On est d’ailleurs en train de trouver au chant les mêmes bienfaits physiologiques que le rire. Comme dans le cas de cet homme de 82 ans déprimé et atteint de la maladie d’Alzheimer, qui a retrouvé une socialité normale depuis qu’il chante dans une chorale. L’imagerie médicale dévoile d’ailleurs une activation massive de très nombreuses zones cérébrales, y compris motrices, lorsqu’on chante en choeur: une sorte de Powerplate du cerveau en quelque sorte!

[1] Pas que la légende urbaine d’ailleurs: le plus célèbre patient de Paul Broca (qu’on surnommait « Tan » car c’était le seul mot qu’il pouvait prononcer et qu’il répétait sans arrêt) était réputé pouvoir chanter la Marseillaise sans problème. Les études cliniques modernes n’ont jamais retrouvé de cas semblables

Sources:
Isabel Peretz, Music, language and modularity in action, 2008
La conférence du Collège de France d’Isabelle Peretz

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