Chérie j’ai perdu mon corps!

En dehors des cinq sens -l’ouïe, la vue, le toucher, l’odorat et le goût- il en est dont on ne soupçonne même pas l’existence tant on y est habitué. C’est le cas de la proprioception, notre capacité à « ressentir » notre corps de l’intérieur et percevoir dans quelle position il se trouve, sans avoir à le regarder: dès la huitième semaine, le fœtus humain sait diriger sa main vers son visage et dès le sixième mois il peut « trouver son pouce ». L’étude de cette faculté très primaire révèle des trésors de curiosités.

J’arrive! Juste le temps de trouver mes pieds…
Oliver Sacks, neurologue anglais célèbre pour ses excellents récits sur de drôles de maladies, raconte l’histoire de Christina, une patiente souffrant justement d’un déficit de proprioception. A la suite à d’une maladie nerveuse, Christina avait perdu subitement la capacité à sentir son corps: « Il lui était impossible de tenir debout – à moins de regarder ses pieds. Elle ne pouvait rien tenir dans ses mains, qui restaient ballantes sauf si elle gardait un oeil sur elles. Si elle les tendait pour prendre quelque chose ou pour essayer de se nourrir, ses mains se dérobaient ou battaient l’air… »


Cette pathologie est non seulement très invalidante mais aussi une véritable torture psychologique, donnant l’impression d’avoir perdu son corps, d’être désincarné. Christina ne s’est jamais complètement remise, mais est parvenue petit à petit à compenser son handicap. D’abord en regardant sa main, elle a réussi à en contrôler correctement les mouvements, au prix d’un grand effort de concentration visuelle, puis de façon plus mécanique. Sans qu’on sache très bien comment, elle a progressivement retrouvé certains automatismes et adopté des poses standards pour s’asseoir, marcher etc. Sans doute en mobilisant ses autres sens, elle a fini par reprendre une vie presque normale, sans avoir à chercher ses jambes du regard avant de pouvoir les bouger.

Ca, ma main gauche? Vous rigolez?

Au moins Christina avait-elle conscience de son handicap. Laurent Cohen relate dans son excellent « Homme thermomètre« , l’histoire d’une patiente paralysée sur toute la moitié gauche de son corps à la suite d’une lésion cérabrale, mais qui refusait farouchement d’admettre son problème. Ainsi raconte-t-il ce drôle de cas: « Je lui montrai sa main gauche paralysée, en lui demandant de quoi il s’agissait. Elle me répondit que c’était ma main à mois. Et pas sa main à elle? Non, absolument pas. D’ailleurs, elle s’en saisit avec sa main droite valide et commença à la tordre énergiquement en me menaçant: « je vais vous casser les doigts! ».

Il peut sembler incroyable d’oublier littéralement la moitié de son corps. L’hypothèse des neurologues est que la « carte mentale » du corps de cette patiente avait également été amputée de sa moitié gauche: difficile pour elle d’envisager la paralysie de quelque chose qui n’existait plus…. Par ailleurs elle négligeait complètement tout ce qui se situait à gauche de son champ de vision (hémi-négligence); par exemple elle estimait avoir terminé son assiette une fois qu’elle en avait mangé la moitié droite puis se remettait à manger comme si de rien n’était dès qu’on tournait son assiette d’un demi-tour. Laurent Cohen suppose que « l’existence d’une paralysie ne pouvait donc être détectée faute d’un souvenir complet de ce qu’était un corps normal, et peut-être aussi faute d’une orientation convenable de l’attention vers une moitié du corps ». Comment peut-on ne pas se rendre compte qu’on ne voit qu’une moitié du monde et qu’on n’a qu’un demi-corps? On ne peut évidemment pas se mettre à la place de ces malades, mais on peut imaginer que cette limite est aussi naturelle que pour vous le fait de ne pas voir derrière votre tête: rien d’anormal à ça. Cohen raconte même que « certains patients qui ont perdu la totalité de leur champ de vision sont anosognosiques (= »ne s’en rendent même pas compte » NDLA). Ils sont devenus entièrement aveugles et n’en ont pas conscience. »

La carte du tendre moi

Giacomo Rizzolatti, célèbre découvreur des neurones-miroirs, a étudié cette carte mentale de soi du point de vue visuel et tactile: en mettant des électrodes dans le cerveau de singes qui n’en demandaient pas tant, il a découvert que certains neurones dits « bi-modaux », étaient à la fois sensibles au toucher de certaines zones du corps ET aux stimuli visuels à proximité de ces mêmes zones. « Le même neurone décharge quand nous effleurons, par exemple, l’avant-bras du singe et lorsque notre main s’approche de son avant-bras (…) Si tout cela vous laisse sceptique , essayez d’approcher la main de votre joue: vous la sentirez sur votre peau, avant même de la toucher – comme si l’espace cutané de votre joue embrassait l’espace visuel qui l’entoure. » Cette coïncidence entre le sens du toucher sur une zone et ce qu’on ce qu’on y voit à proximité définit l’espace péripersonnel de chacun. Je suppose que c’est à cause de ces neurones que l’on ne peut se chatouiller soi-même (thème d’un précédent billet). On a pu mettre en évidence cette carte interne avec un patient atteint lui d’une héminégligence très particulière. Comme la patiente de Laurent Cohen, si on lui demandait de marquer au crayon le milieu de segments tracés sur une feuille près de lui, il négligeait les segments dans son champ de vision gauche et coupait les autres très à droite de leur milieu. En revanche il s’acquittait parfaitement de sa tâche si l’on projetait l’image des segments sur un écran à quelques mètres devant lui et qu’il faisait la même opération avec un pointeur laser au lieu d’un crayon. L’héminégligence « proche » de ce patient ne l’empêchait d’ailleurs nullement de jouer aux fléchettes. On a trouvé depuis d’autres patients présentant le syndrome inverse (héminégligence lointaine uniquement). Bon, mais là on s’éloigne du sujet…

Cette représentation mentale de son espace proche, défini depuis Poincaré (décidément il a vraiment touché à tout brillamment celui-là) comme celui qui est atteignable par un mouvement de ses membres, se forge dès la toute petite enfance, lorsque le nourrisson joue avec ses mains et ses pieds. Plus tard, on peut la modifier avec de l’entraînement « Après avoir entraîné des singes à aller chercher des boulettes de nourriture avec un petit râteau, ils ont remarqué que, lors de l’utilisation répétée de l’instrument, les champs récepteurs visuels ancrés sur la main s’étendaient au point d’inclure l’espace autour de la main et du râteau – comme si l’image de ce dernier était incorporée dans celle de la main(…) le prolongement de la main déterminée par l’emploi du râteau entraînait (…) une redistribution du proche et du lointain. » Des chercheurs italiens ont récemment mis en évidence le même phénomène pour les joueurs de tennis: un bon joueur identifie mentalement la raquette comme une partie de son corps, à la différence d’un débutant: « Subjective reports indicated that only in the tennis imagery condition did experts differ from novices in the ability to form proprioceptive images and to consider the tool as an extension of the hand ».

Enchanté! Moi c’est vous.

Récapitulons: la sensation de ressentir son corps de l’intérieur se forge dès la petite enfance en combinant plusieurs sens:

  • la vue
  • le toucher (certains neurones sont sensibles à la fois au toucher et aux stimuli visuels à proximité d’une zone du corps),
  • le sens de l’équilibre (le système vestibulaire, dans l’oreille interne)
  • et enfin, le sens le plus mystérieux, la proprioception, qui nous permet de savoir où sont nos membres sans avoir à les regarder ni à les toucher.

Parfois ces sens se contredisent. Par exemple en voiture ou en bateau, on a le mal de mer lorsque les mouvements généraux de notre corps, perçus par notre oreille interne, ne correspondent pas avec ce que l’on regarde par exemple un livre ou un écran devant soi. Moins salissant, le petit jeu des mains croisées devant soi, à pratiquer en famille: autant il est difficile de bouger le doigt qu’on vous indique visuellement (sans le toucher), autant il est facile de bouger un doigt qu’on désigne par son nom (« annulaire gauche » par exemple) en fermant les yeux.

Des chercheurs un peu espiègles se sont amusés à tromper cette représentation mentale de son « moi » physique. On a commencé avec l’expérience de la main en caoutchouc. Le participant est assis, sa main est tendue et dissimulée. Ce qu’il voit est une fausse main en caoutchouc, décalée sur le côté par rapport à sa vraie main. Un pinceau chatouille simultanément sa main et celle en caoutchouc. A force de répéter l’expérience où coincident sensations tactiles et visuelles, le sujet finit par s’approprier la fausse main et avoir l’illusion qu’il s’agit vraiment de sa main! S’il ferme les yeux et qu’on lui demande avec son autre main de désigner la main chatouillée, il pointe vers la main en caoutchouc. Illustration (en anglais):

Henrik Ehrsson et Valeria Petkova de l’université de Stockholm ont étendu l’expérience aux pieds et au ventre avec un dispositif ingénieux: on a équipé un mannequin (à droite) avec une caméra subjective fixée à l’emplacement des yeux et visant le ventre ou les pieds du mannequin. Le participant humanoïde – à gauche) est habillé et sa tête équipée d’un casque avec un écran reproduisant les images de la caméra subjective du mannequin. Le sujet est ainsi complètement immergé dans l’univers visuel du mannequin-regardant-son-corps-nu. Un expérimentateur touche simultanément le ventre (ou les pieds dans une autre expérience) du mannequin et du participant, exactement comme dans l’expérience de la main en caoutchouc. La photo de l’expérience, tirée de leur publication vaut toutes les descriptions. Tous les participants à l’expérience ont très nettement eu l’impression que le corps du mannequin était le leur.

Pour vérifier que ce n’était pas des blagues, on a mesuré le potentiel électrique de la peau du sujet tandis qu’on approchait un couteau du corps du mannequin. Leurs réactions physiologiques ont clairement confirmé qu’ils réagissaient comme si c’était eux qu’on menaçait.

Plus fort encore, leur dernière expérience a permis d’échanger le corps du participant avec celui de l’expérimentateur, le temps d’une poignée de main. Sur la photo, l’expérimentateuse (expérimentatrice?) avec la caméra subjective est assise à droite. Le participant à gauche a comme univers visuel celui que filme la caméra: il se voit donc assis en train de serrer la main d’un homme debout devant lui en chemise blanche et un drôle de casque sur la tête. Oh, tiens, je suis en train de me serrer la main!

Ces illusions corporelles sont rendues possibles à condition de synchroniser en permanence sensations tactiles et visuelles et d’immerger visuellement le participant dans un univers subjectif à peu près plausible (un homme peut s’identifier à une femme mais pas à une table ou un ballon!). Bon d’accord, il reste du chemin avant d’arriver au scénario de Freaky Friday, mais puisqu’on sait déjà apprendre à un singe à commander un bras mécanique par la pensée , on peut imaginer rendre vie un jour à ces prothèses

Références

  1. Alain Berthoz: Le sens du mouvement, 1997
  2. Alain Berthoz: Physiologie de la perception et de l’action, synthèse de son cours au Collège de France
  3. Laurent Cohen: L’homme thermomètre, 2004:remarquable enquête sur le cas d’un malade qui prend tous les objets autour de lui pour des thermomètres.
  4. H Henrik Ehrsson et Valeria I. Petkova: If I were you: perceptual illusion of body swapping , PLOS One, 2008
  5. Oliver Sacks: L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau, 1988: ça date un peu mais c’est toujours aussi délicieux.
  6. Giacomo Rizzolatti, Corrado Sinigaglia: Les neurones miroirs, 2008 pour tout savoir sur ces fameux neurones de l’empathie…

15 comments for “Chérie j’ai perdu mon corps!

  1. FG
    08/12/2008 at 08:45

    >Bonjour,Magnifique billet sur un phénomène psychologique passionnant. Bravo !FG

  2. Xochipilli
    08/12/2008 at 15:33

    >Merci Fabrice!

  3. ira
    08/12/2008 at 17:06

    >Hello,J’ai bien apprécié cet article.(j’y suis arrivé après avoir vu votre com chez Enro)Regarding propio-perception:I believe that the discoveries in your post are just the tip of the iceberg. Our everyday experience now conditions us to compartmentalize information as tactile/ visual/auditory or as external/internal, but eventually scientific experiments will probably show how the human mind — as an energy field trying to orient itself in respect to other energy fields (« environmental objects »)– simultaneously integrates a miscellany of physical and psychological information. In other words, the borders between « sense of self and not-self » are elastic and reshapeable. I enjoyed your reference to Freaky Friday.As a science fiction writer, I think a great deal about imaginative empathy — a behavioral function that can be considered as a type of psychic propio-perception (and in fact, empathy can even extend to a religious sense of co-location with supernatural entitites).Think about this: In a sci-fi universe of neuro-psychic implants + human/cyborg brain sharing, how will an individual mind understand which psychic percepts belong to its OWN field of energy and which belong to an OTHER’S field of energy ???_______I have not looked at Sacks’ writing in years. As I recall, I disliked his clinical reduction of individuals to their psycho-physical peculiarities. (His writing struck me as a carnival freak show for intellectuals.)AND speaking of scientists, I didn’t much enjoy how the lab guys introduced electrodes into the monkey’s brain to manipulate his/her behavior. Monsieur WEBINET: Vous avez un superbe blog. J’y reviendrai. A+ IRA in New York City

  4. ira
    08/12/2008 at 22:53

    >XOCHI:did you design/photo shop the cartoon figure with the big HEAD and HANDS ?c’est trop fort

  5. Xochipilli
    09/12/2008 at 00:31

    >@ira, thank’s for your comment! You’re right, it will probably be a challenge for robot designers to clearly define their personnal space versus other’s…As for Oliver Sacks I respecfully dissent: far from being a freackshow, his portraits are full of humanity and respect. Regarding the poor monkey, yes I bet it hearts 🙁 But if it can help some disabled guys to recover their leg or arm, well isn’t it worth it?By the way I’m not a graphic designer -hélas- this image is the classical « Sensory Homunculus », showing the portions of human brain responsible for each of our body parts. Great deal of our cortex is dedicated to our hands and mouth…

  6. ira
    09/12/2008 at 14:40

    >Un blogueur qui répond vite aux coms mérite de grand respect !!Tant que parleur natif d'anglais sur un site français, je devrais écrire anglais assezcorrectement. Plutôt dire "tip of the iceberg" dans le texte ci-dessus, il serait mieux d'utiliser "a peek into the future", "a hint of what's to come", "a first step", etc. "Tip of the iceberg" fait allusion à un danger éventuel, et ca n'étais pas du tout mon intention.–> Singe –> Sacks C'est bien que nous avons quelques divergences de pointe de vue. Donc il y aura tant de choses à discuter.Cheers. ^^

  7. sandra
    12/12/2008 at 12:22

    >Je ne verrai plus les perceptions sur mon corps de la même façon….

  8. Anonymous
    07/03/2009 at 19:12

    >Merci pour vos excellents billets sur la neuro.

  9. Arthur Rainbow
    19/05/2009 at 22:40

    > »(héminégligence lointaine uniquement). Bon, mais là on s’éloigne du sujet… »Et donc vous le négligez.Dites-moi, vous l’avez fait exprès? Car vu vos définitions, l’héminégligence lointaine serait une explication du fait que vous négligiez d’en parler si cela s’éloigne du sujet.Et j’avoue trouver ce genre de mélange de niveau du discours vraiment très drôle.

  10. Xochipilli
    19/05/2009 at 22:57

    >@Arthur: trait d’humour tout à fait négligeable effectivement, vu de loin 😉

  11. Ethaniel
    24/01/2012 at 09:38

    Je m’étonne grandement de ne voir en « Billet connexe » celui intitulé « Schizophrénie, chatouilles et prémonition ».
    Ce dernier mentionne en effet que « ce n’est pas parce que c’est moi qui fais un mouvement que je le prédis correctement […], mais à l’inverse c’est parce que ce mouvement est très correctement prédit que je l’attribue comme mien » ; il n’est certes question ici que du mouvement, mais on trouve mention quelques lignes plus haut de « l’effet sensoriel réel et prédit ».
    Or, que montrent les expériences de la main en caoutchouc et du mannequin ?
    Elles montrent justement que « c’est parce que la sensation sur le faux corps est très correctement prédite que je l’attribue comme mien » ;).
    C’est fascinant !

    • 07/02/2012 at 23:29

      @Ethaniel: bien vu (décidément!Je vous embauche comme relecteur! ;-)) A l’époque je ne mettais pas souvent les billets connexes…

  12. Ethaniel
    26/01/2012 at 13:54

    @Xochipilli > J’ai laissé un commentaire ici il y a 2 jours (en double, même) mais il n’apparaît pas : c’est normal, doc’ ?

    • Ethaniel
      21/02/2012 at 17:53

      Bigre, le commentaire invisible est finalement apparu, merci de ne pas tenir compte du présent commentaire et de celui dont il découle ^^ »…

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