Capa ou l’auto-réalisation

Robert Capa a-t-il vraiment existé?

Saviez-vous que l’histoire de Robert Capa est née d’une incroyable supercherie? Tout commence en 1934 lorsque Endre Friedmann, un jeune photographe hongrois arrive à Paris. Sa copine Gerda Pohorylle, une réfugiée juive allemande, tape les légendes de ses photos et lui sert d’agent auprès des rédactions parisiennes. Leur business marche moyennement jusqu’à ce qu’elle ait une idée de génie: ils s’inventent de toutes pièces un personnage dont ils seraient les agents, un célèbre photographe américain, censé être riche, chic et qui vivrait une vie trépidante, entre mondanités et reportages aux quatre coins du monde -donc injoignable. Les deux jeunes gens proposent désormais les photos d’Endre comme étant celles de ce fabuleux Robert Capa dont Gerda se prétend l’agent. Pour être plus crédible elle triple le prix des clichés et ça marche! Il faut dire qu’à l’époque personne ne pouvait googler pour vérifier. La manœuvre finit par être plus ou moins éventée mais cela n’empêcha pas les rédactions de Vu et Regards d’envoyer Endre et Gerda couvrir la guerre civile d’Espagne. Leurs photos (les siennes et celles de Gerda) font le tour du monde. Endre Friedman s’éclipse peu à peu derrière le mythique Robert Capa dont il adopte définitivement le nom. La légende forgée de toutes pièces en 1934 devient peu à peu réalité: après la mort de Gerda, tuée accidentellement pendant la guerre d’Espagne en 1937, Endre-Robert Capa couvre tous les champs de bataille avec un succès extraordinaire. En 1939, il émigre aux Etats-Unis et se fait naturaliser américain. Après la guerre, il mène la vie de flambeur qu’il avait imaginée pour son personnage, buvant des coups avec Hemingway, voyageant avec Steinbeck et jouant au poker avec John Huston. Il papillonne d’une maîtresse à l’autre, vivant dans des hôtels de luxe et dilapidant les fonds de la prestigieuse agence Magnum qu’il a fondée après guerre avec Cartier-Bresson. Et bien sûr il arpente tous les champs de bataille dont il tire des photos légendaires. Sa fin est digne de sa légende: il meurt en reportage, emporté par une mine en Indochine.

Les mystères des prophéties auto-réalisatrices

Source ici

Robert Capa a-t-il vraiment existé? Oui, bien sûr si on le considère simplement comme le pseudo d’Endre Friedmann. Non, si l’on reconnaît que le mensonge initial à son sujet fut sans doute ce qui lui a mis le pied à l’étrier. Le côté indécidable de ce mensonge qui n’en est pas vraiment un chatouille notre logique. Comme le baron de Munchhausen (la source de l’image est ici), qui parvient à se sortir du marais dans lequel il s’est embourbé, lui et son cheval, en tirant très fort sur ses cheveux, le mensonge sur Capa l’extirpe de sa condition et se convertit comme par magie en vérité. Ce processus de « bootstrap » (qui signifie littéralement « se soulever en tirant sur ses lacets ») est le propre des prophéties auto-réalisatrices qui ne se réalisent que parce que leur énoncé bouleverse le cours des choses. La parole, pourtant bien humaine, crée la réalité comme si elle était divine et ce n’est sans doute pas un hasard si les oracles de la Pythie fonctionnaient sur ce principe, au grand malheur d’Œdipe. Moins classe mais plus proche de nous, Michael Vendetta est un quidam devenu ultra-célèbre simplement parce qu’il prétendait partout qu’il allait le devenir: la méthode Coué ou encore le wishfull thinking, ça marche… parfois! En tous cas, elles sont une belle illustration de ces réactions en cascade qui me fascinent tant.

Cascades collectives

L’emballement collectif à partir d’une vague déclaration ou d’une rumeur peut avoir des effets spectaculaires. En 1973 la rumeur courut aux Etats-Unis que le choc pétrolier allait entrainer une pénurie de papier toilette. Les gens se sont précipités pour refaire leurs stocks par simple précaution. Ce rush collectif a effectivement entraîné un début de pénurie qui a créé la panique, validant après coup la rumeur. Les bulles financières ou les krach boursiers obéissent au même principe, sans qu’il soit besoin d’incriminer traders ou hedge funds: déjà en 1637 le prix du bulbe de tulipe a atteint vingt fois le salaire annuel d’un artisan, créant la première bulle spéculative de l’histoire. Comment une telle folie est-elle possible? Très simplement: il suffit que chacun raisonne non plus en fonction de ce qu’il pense être le juste prix, mais en fonction de ce qu’il croit être l’opinion du marché sur ce prix (même s’il est lui-même persuadé que le marché se trompe). L’optimisme de quelques-uns provoque l’optimisme des autres qui renforce en retour l’optimisme général. Et l’inverse en cas de krach.


La courbe des prix lors de la Tulipomania, en 1637 (source: Wikipedia)

Même en temps normal, les prophéties auto-réalisatrices sont courantes sur les marchés boursiers. Elles fonctionnent un peu comme les raisonnements par récurrence en maths: pour que le marché soit influencé par le nombre de tâches solaires, il suffit qu’un expert reconnu montre qu’une telle influence a été bel et bien observée par le passé et prédise qu’une telle influence perdurera. Même si tout le monde trouve ça loufoque, chacun aura intérêt à prendre en compte la possibilité que d’autres suivront cette prédiction. Chacun spéculera donc comme s’il croyait lui-même en la prédiction, ce qui la validera à coup sûr. Vous rigolez mais pour le Dow Jones, la corrélation est assez spectaculaire, sans qu’on comprenne exactement pourquoi:


Evolution comparée de la moyenne du Dow Jones (DJIA moyenné sur 11 ans) et le nombre de tâches solaires (source: pdf)

Les sondages peuvent avoir le même effet, lorsque chaque électeur ajuste sa propre stratégie électorale en fonction des sondages, comme s’il s’agissait d’une réalité indifférente à ses propres choix. Les sondages peuvent ainsi crédibiliser telle ou telle candidature. En 2002 ils eurent l’effet inverse (prophétie autodestructrice) puisque les électeurs de gauche dispersèrent leurs votes en croyant acquise la place de Jospin au second tour.

Les boucles inter-individuelles

Si les préjugés ont la vie dure, c’est en partie parce qu’ils possèdent souvent ce don d’auto-réalisation. Nos attentes conscientes (ou inconscientes comme on l’a vu dans ce billet) influencent nos comportements de manière à les confirmer. Cette boucle comportementale connue sous le nom d’effet Pygmalion a été spectaculairement mise en évidence sur des rats de laboratoire. Des chercheurs ont fait croire à des étudiants qu’un groupe de rats (choisis en réalité au hasard) étaient particulièrement doués pour sortir d’un labyrinthe, contrairement à un autre groupe de rats n’ayant aucune aptitude particulière. Les étudiants se sont-ils montrés plus chaleureux ou plus amicaux avec le premier groupe? Toujours est-il que les deux groupes de rats se sont dans l’ensemble comportés conformément à l’étiquette qu’on leur avait attribuée (arbitrairement rappelons-le). De nombreuses expériences du même genre, avec des élèves qu’on présentait comme particulièrement doués à des examinateurs, ont confirmé cet étrange phénomène.

Dans le fond, la plupart des situations conflictuelles procède de ce genre de boucle auto-renforçante lorsque la méfiance de l’un attise celle de l’autre. Pareil pour les comportements pathologiques: la jalousie maladive par exemple ou la paranoïa s’alimentent de tous les efforts que l’entourage fait pour éviter de provoquer une nouvelle crise. Ce n’est pas une blague: on devient vraiment parano quand tout le monde conspire contre soi!

L’auto-suggestion: la capacité à se mentir à soi-même?

Lorsqu’elle fonctionne sans personne d’autre que soi-même, la prophétie auto-réalisatrice prend des allures de mystère. L’effet placebo par exemple, qui fonctionne parce que je crois dans la prédiction que le traitement me soignera. Son jumeau, l’effet nocebo qui fonctionne en sens inverse, est tout aussi spectaculaire.
Plus prosaïquement, l’auto-suggestion est un moteur puissant: on réussit d’autant mieux ce qu’on entreprend qu’on est persuadé (à tort ou à raison) qu’on va y arriver. Et tout comme Robert Capa, on accède rarement aux sommets sans une petite dose de mégalomanie. Est-ce cette évidence psychologique qui expliquerait qu’on ait trouvé en 1991que les meilleurs sportifs sont ceux qui parviennent le mieux à se duper eux-mêmes, c’est-à-dire ceux qui arrivent le plus facilement à être convaincu simultanément d’une chose et de son contraire? Voire que l’Espagne ait remporté la coupe du monde, simplement parce qu’un poulpe le lui avait prédit? Ce drôle de résultat serait en tous cas cohérent avec tout ce qu’on vient de voir: on a plus de chance de l’emporter si l’on est convaincu qu’on peut battre ses adversaires. Mais une telle conviction exige forcément qu’on ne tienne pas compte de toutes ses faiblesses. Autrement dit, pour être un battant il faudrait savoir se mentir un petit peu à soi-même, le moment venu. Tiens tiens…

Sources

La biographie de Robert Capa, sur le site de la BNF qui lui a récemment consacré une exposition.
Wikipedia, comme d’hab

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2 comments for “Capa ou l’auto-réalisation

  1. DavidL
    18/11/2010 at 06:50

    >Un autre cas assez perturbant et que j'ai pu expérimenter moi-même c'est l'entretien d'embauche. A 90% on sait à l'issue des 10 premières secondes si ça peut le faire ou pas.Est-ce un effet d'analyse instantanée inconsciente mais pertinente (cf le bouquin Blink de M.Gladwell) ou est-ce une prévision autorealisatrice, du genre il ne plait pas au premier abord donc je ne vais retenir que les mauvais côtés ?

  2. Xochipilli
    18/11/2010 at 08:20

    >@DavidL: bien vu, c'est sans doute un mélange des deux avec l'effet Iceberg (je sais plus d'où j'ai lu ça) qui consiste à n'être sensible qu'aux indices qui confirment une première impression, née en un clin d'oeil.

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